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Fourm: Le décalage historique

Andreas Gross, conseiller national socialiste, président de la Délégation auprès de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Les débats actuels sur l’Europe accusent le retard récurrent de la
Suisse à l’égard des grandes questions qui ont reçu depuis longtemps
une réponse dans les autres pays.

Il y a 150 ans la nouvelle Suisse appartenait à l’avant-garde de
l’Europe. Nulle part ailleurs la liberté aussi bien politique
qu’économique n’était accessible à un si grand nombre. Nulle part
ailleurs les ouvriers, avec l’aide des médecins et des enseignants,
n’ont réussi à faire reconnaître des droits sociaux pour la protection
des femmes et des enfants aussi tôt que dans le canton de Glaris, des
droits qui contraignirent les propriétaires d’usines à tenir compte des
travailleurs.

Constat particulièrement révélateur d’un point de vue contemporain :
l’avant-garde de l’avant-garde, les plus radicaux des radicaux
n’avaient pas seulement des ambitions précises pour la Suisse mais
escomptaient également un nouveau départ pour l’Europe. Leur horizon
s’étendait loin au-delà des frontières nationales. La Suisse
démocratique pouvait préparer l’avènement d’une Europe différente, une
Europe des citoyennes et des citoyens.

Entre 1870 et 1945, durant les trois guerres qui ont ébranlé et
bouleversé le continent, ce petit pays qui voyait grand, s’est mué en
un pays qui se fait plus petit qu’il ne l’est et dans lequel on se sent
à l’étroit. L’horizon s’est assombri et rétréci pour finir dans la
contemplation de soi. La Suisse est devenue conservatrice et craintive.
Pendant les années de conflits proprement dites, cette attitude avait
sans doute sa raison d’être. Malheureusement même pendant les décennies
de paix, la Suisse ne réussit plus à se débarrasser de cette mentalité
de temps de guerre.

C’est ainsi qu’au cours du xxe siècle un des pays les plus
progressistes s’est transformé en une nation qui a de plus en plus
souvent un temps de retard. Elle s’autorise des débats sur des
questions auxquelles d’autres ont répondu des décennies auparavant.
Ainsi, les femmes ont obtenu le droit de vote, après tout un droit
fondamental inscrit dans la charte des droits de l’homme, seulement en
1971 au lieu de 1921. Nous avons adhéré à l’ONU en 2002 au lieu de
1946, au Conseil de l’Europe en 1963 au lieu de 1949, ratifié la
convention des droits de l’homme en 1975 au lieu de 1957, à ce rythme
nous ferons partie de l’UE aux environs de 2024 au lieu de 1994…

Ce retard historique est perceptible non seulement dans certaines
actions et omissions, mais aussi dans les débats publics,
principalement lorsqu’ils concernent notre relation aux autres. Les
arguments des partisans et des opposants à l’extension de la libre
circulation aux nouveaux pays membres de l’Union européenne en
fournissent une parfaite illustration.

Dans les deux camps ce sont les considérations de politique intérieure
qui dominent : qu’est-ce qui nous apportera le plus ? Comment en
profiterons-nous au maximum ?

Personne ne semble avoir conscience chez nous que l’Europe a réparé
l’année passée un tort historique infligé en 1945 à cent millions
d’Européens, certes établis un brin plus à l’est que nous, mais aussi
européens que nous. Tous ces Polonais, ces Hongrois, ces Tchèques, ces
Slovaques, ces Baltes et ces Slovènes ont, comme beaucoup d’autres à
l’époque, été séparés de l’Europe occidentale.

En 2004, l’UE a su corriger cette grave injustice commise à tort. Et
pourtant en 2005 certaines Suissesses et Suisses s’imaginent qu’ils
pourront faire perdurer cette discrimination parfaitement
injustifiable. Seuls ceux qui n’ont jamais élargi leur horizon, ni
appris à se voir à travers le regard des autres, sont capables de
manifester une suffisance aussi singulièrement anachronique. Sans cela,
la réunification de l’Europe serait perçue par une majorité comme une
bénédiction pour tous, et également pour les Suisses. Dès lors, il
paraîtrait évident que nous nous réjouissions de cet état de choses et
souhaitions contribuer à sa réussite.

De toute évidence, on ne peut reprocher à celles et ceux dont la
situation en Suisse est précaire de craindre un élargissement. Au
contraire, il faudrait tout entreprendre pour améliorer leur situation.

La même myopie domine les débats sur le retrait de la lettre envoyée en
1992 par le Conseil fédéral au président de l’UE et qui contient la
demande d’examiner une possible ouverture de négociations d’adhésion. A
Bruxelles, cette lettre ne revient en mémoire que lorsqu’un
fonctionnaire fédéral souffle la poussière qui s’y est accumulée depuis
treize ans. Vue de Bruxelles, la Suisse est un pays situé au milieu de
l’Europe de l’ouest, dont le mode de vie est plus européen que celui de
certains pays membres, mais qui résiste aux processus d’intégration
politique et se préoccupe surtout de ses propres avantages. La Suisse
est perçue comme égoïste et prudente, mais également comme coopérative
et ouverte au dialogue. Toutefois, le retrait d’une tentative de
rapprochement oubliée depuis longtemps serait compris comme un acte
inamical et nuirait plus aux discussions qu’il ne les favoriserait.

En vérité, des démagogues utilisent ce document poussiéreux pour
discréditer le Conseil fédéral et ils trouveront toujours de nouveaux
objets de dénigrement. Si cette lettre ne pouvait plus leur servir, ils
inventeraient simplement une autre astuce fallacieuse.

Les retards ne se laissent pas combler par des retraits. Combler ce
retard ne sera possible que lorsque nous ne nous tournerons plus
uniquement vers notre passé pour en tirer des leçons, mais lorsque nous
nous poserons la question de ce que doit être notre avenir. A partir de
là, nous pouvons déterminer comment y contribuer aujourd’hui pour y
parvenir demain.   

(Traduit par Carole Faes et Félix Stürner)

Les opinions exprimés par l’auter n’engagent pas la rédaction de DP.

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