Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Interview d’Ismail Turker, syndicaliste Loi sur l’asile: rien n’est résolu

Si la Loi sur l’asile acceptée par le peuple le week-end dernier avait été en vigueur en 1985, Ismail Turker n’aurait pu obtenir l’asile politique en Suisse.
Il aurait bénéficié, comme tous les Turcs fuyant le coup d’État, du statut de réfugié de la violence, pendant cinq ans. Aujourd’hui, Ismail Turker est secrétaire syndical au Syndicat interprofessionnel des travailleuses et travailleurs à Genève (SIT). Pourfendeur du travail clandestin, habile négociateur et homme de terrain, Turker porte un regard sévère sur la politique d’asile en Suisse. En réalité, dit-il, on confond politique d’asile, censée protéger les personnes en danger dans leur pays, et politique d’immigration. Ce n’est pas parce que la loi a été acceptée que les problèmes sont résolus. DP poursuit le débat entamé les semaines précédentes (voir DP 1387, 1390).

Au lendemain du week-end de votations, comment expliquez-vous les votes alémaniques, que ce soit sur l’assurance maternité ou sur l’asile ?

En Suisse alémanique, le mouvement syndical et les partis de gauche n’ont pas le courage de combattre Blocher. De ce fait, ils s’alignent sur les positions de l »UDC. Quand on n’ose pas affronter un adversaire sur le terrain, on lui laisse le champ libre. Et après, c’est très difficile de reconquérir ce qu’on a perdu.

Fallait-il vraiment lancer deux référendums, un contre la Loi sur l’asile, un contre l’arrêté fédéral urgent ?

Oui, quand les rapports de force sont si clairs, un référendum sert aussi à unifier les résistances au niveau national contre toutes les révisions sur l’asile élaborées dans la précipitation, pour répondre aux pressions de l’UDC.

Vous affirmez qu’au fond les requérants d’asile ont remplacé, à bon compte, les saisonniers ?

Oui. Je vous donne un exemple. Jusqu’en 1981, il y avait beaucoup de Turcs qui arrivaient en Suisse comme saisonniers, et qui servaient de main-d’œuvre étrangère. Cette arrivée massive de saisonniers turcs n’a jamais posé de problème à l’époque. Quand les permis de saisonniers ont diminué, on a utilisé la Loi sur l’asile. Au fond le contingentement d’étrangers accueillis en Suisse semble déterminé par les besoins de la main-d’œuvre ? Ë partir de 1981, on a même vu certains cantons conseiller aux saisonniers de se déclarer requérants d’asile.
Il a fallu attendre 1985 pour que tout à coup on s’aperçoive qu’il y avait beaucoup de monde qui demandait l’asile. On a donc ouvert les dossiers, et on a commencé à prendre des mesures plus restrictives.
Deuxième exemple. Au milieu des années quatre-vingt, les administrations ont jugé qu’il y avait beaucoup de Tamouls inscrits en Suisse comme requérants d’asile et qu’il fallait les renvoyer chez eux. Et bien, c’est la société des cafetiers-restaurateurs qui a fait des pieds et des mains afin que les Tamouls puissent obtenir un permis B !

Et les Kosovars ?

En 1990, les gens du Kosovo sont arrivés. C’est la troisième vague d’immigration massive. En 1992, les Kosovars ne pouvaient plus venir comme saisonniers. Alors on leur a dit : devenez donc requérants d’asile. Ainsi 12 000 saisonniers se sont transformés en 12 000 requérants d’asile.
Si l’on analyse l’histoire de la migration en Suisse, on s’aperçoit que le nombre de personnes étrangères n’a pas changé. Si on avait gardé le statut de saisonnier tel qu’il a existé pendant longtemps, on aurait le même nombre de migrants qu’aujourd’hui avec la présence des requérants d’asile. On mélange, intentionnellement à mon avis, politique d’asile et politique de l’immigration, et on ment sur les chiffres. En ce sens-là, Blocher a raison de dire que les informations données par l’administration fédérale sont opaques.

L’économie suisse profiterait donc de la lenteur des procédures d’obtention de l’asile politique ?

Oui, pour obtenir le statut de réfugié, il faut quatre à cinq ans. C’est très long, les enfants fréquentent l’école, les gens s’habituent à leurs quartiers, le retour devient plus difficile. Il faudrait des procédures plus rapides, d’environ six mois. L’administration pourrait le faire. Quand elle veut aller plus vite, elle y parvient sans difficulté. Avant, on disait 50 000 saisonniers kosovars, maintenant, on dit 50 000 requérants d’asile. Et au final, on rend suspects les gens qu’on a fait venir.

Y a-t-il beaucoup de requérants d’asile qui travaillent dans les secteurs dont le SIT s’occupe ?

Oui, beaucoup dans les cafés-restaurants, chez les paysans, dans le bâtiment. Ce sont des emplois précaires, plus précaires encore qu’au temps du statut de saisonnier, parce qu’on peut les renvoyer quand on veut. De plus les requérants doivent reverser 10 % de leur salaire pour remboursement à l’assistance. Or les patrons, censés collecter et redistribuer cette somme à la Confédération, la gardent pour eux. Cela leur permet de payer leur requérants d’asile 10 % moins cher dans les secteurs protégés par une convention collective de travail.

Vous voulez dire que la Loi sur l’asile acceptée par le peuple profite à ceux-là même qui s’indignent du nombre élevé d’étrangers ?

Mais les paysans qui votent UDC ont tous des travailleurs kosovars. Mais ce sont les leurs. Ils vont les défendre, et tout faire pour freiner le moment du retour. C’est le règne de l’arbitraire et du copinage.
Cette loi discrédite ce pour quoi elle a été créée : donner l’asile politique à des personnes persécutées ou en danger dans leur pays, au profit d’une loi de contingentement de l’immigration.
Interview gs

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/8708
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/8708 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne
Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP