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Feuilleton (17) : Ecrivain d’amour

icone auteur icone calendrier 3 juin 2005 icone PDF DP 

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( ?) Oui, mon Effarouché, je le maintiens, ces mères gelées il faudrait les tuer dès le premier baiser. Le double langage est leur seul apanage. Elles monnaient leur amour et pratiquent le chantage affectif comme d’autres la gymnastique. Je caricature ? Admettons, laissons-leur une chance. Et réinventons la nourrice de campagne, et la campagne qui va avec, tant qu’on y est. Imagine-toi, mon Feu, en petit d’homme, élevé au lait doux d’une femme te cajolant de bon cœur, d’une femme libre et sincère, sereine de n’être pas ta mère, la face de ton monde en eût été métamorphosée, non ?
Assez rêvé. Coupons le cordon. Ta mère est morte, je ne l’ai pas regrettée, sois-en certain. Notre dernière rencontre a été sanglante. Un mois environ après ta subite Désaffection, elle avait émis le désir de monter au village pour se recueillir sur ta tombe. Elle m’avait enjoint de venir la chercher en voiture, elle se déplaçait avec peine, sa hanche péclotait à nouveau, son angine de poitrine avait empiré, et la solitude lui pesait terriblement. Ton frère Jacques la délaissait, eh oui, son Préféré ne se montrait plus à la hauteur, cet ingrat, cet égoïste ! Au cimetière je l’avais hissée jusqu’en haut des marches, à l’entrée. Elle était impondérable, aussi sèche et craquelée qu’une momie. Devant ta sépulture elle avait recouvré un semblant de dignité, s’était redressée, tapotant sa jupe en se plaignant que je la lui avais froissée, maladroite que j’étais.
Monsieur Stauffer venait de ratisser ton carreau. ï l’odieuse, la stérile symétrie du carré des alignés ! Une couche de gravier, trois pots de chrysanthèmes, un sur ton crâne, deux sur tes épaules. Les morts n’ont plus le choix, a marmonné ta mère, puis elle s’est mise à pleurer, avec quelque chose de consciencieux et d’emphatique. Elle pleurait droite comme un i, bredouillant une vague litanie qui te rendait justice, elle s’exerçait à t’aimer tel que tu étais, cent pieds sous terre, aussi commode que les trois singes chinois, sourd, muet, aveugle, toi l’innocent livré et rendu à sa toute puissance, tu lui plaisais, tu la comblais, elle psalmodiait devant ta pierre gravée. Mon grand, mon fils aîné, pourquoi si vite, pourquoi avant moi ?
Je l’écoutais pendant que mon regard sondait ton caveau. Et moi je voyais le cadavre de mon bébé mort-né, strié de glaise durcie. Je me suis bientôt effondrée sur le muret de pierres, anéantie par l’antique douleur ravivée. Ta mère m’a tirée par le col de mon manteau.
– Relevez-vous Alice, Jean-Paul détesterait ce laisser-aller. Mon fils, c’était quelqu’un lui, une forte personnalité, quoi. Son caractère difficile, vous vous en êtes accommodée des années sans récriminer. Vous ne ferez gober à personne qu’il vous rendait malheureuse, qu’il vous humiliait, ou ce genre de bêtises à la mode ! Debout, vous dis-je !
J’ai obéi et nous sommes restées muettes, côte à côte, un long moment. Ta mère a repris la parole, le doigt pointé sur ma poitrine.
– On m’a rapporté que vous aviez l’intention de travailler ? Avec l’héritage de mon fils, et tous ces chômeurs ? Au fond, ça ne m’étonne pas de vous, Alice, j’ai toujours pensé que vous étiez ce qu’on appelle une eau dormante. Gare au réveil ! Maintenant ramenez-moi, on crève de froid ici, cet endroit est sinistre.
Elle a tangué sur ses jambes, a tendu la main dans ma direction. Je ne lui ai pas offert mon bras. Je me suis engagée dans l’escalier sans elle. Je l’ai attendue, appuyée au capot de ma voiture, captant avec délices les odeurs fermentées de la fin de l’automne, tout en la surveillant du coin de l’œil. L’ancêtre a failli glisser sur une marche, s’est ressaisie, le corps arqué sur la main courante, ses vieux muscles raffermis par la haine, par sa haine de moi. Je l’observais sans bouger, effarée par ma cruauté et la jubilation que j’en retirais. Elle s’est installée à l’arrière, respirant avec peine, suffoquée par son effort. J’ai passé par la vallée pour admirer les collines grisées des tourbières. «Quel pays de loups ! Ces sapins, c’est d’un monotone ! Et dire que Jean-Paul a dû ?» Je l’ai interrompue :
– Mère, je voulais vous demander, Jean-Paul prétendait ? Est-il vrai que votre mari vous trompait ?
– Ma fille, tous les maris trompaient leur femme, à mon époque ! Les plus sensibles de ces Messieurs en souffraient eux-mêmes beaucoup. Pitoyable consolation, n’est-ce pas ? Si c’était à refaire, je vous jure bien que je ne me marierais pas. J’entreprendrais des études, dans la médecine ou le social. Pareil que Jeanne, alors, ai-je suggéré ? Absolument pas, s’est-elle étranglée, Jeanne, elle, s’occupe du restant de la colère de Dieu, le social aujourd’hui, c’est n’importe quoi, la cour des Miracles, les drogués, les SDF ! Et ne me parlez plus de cette délurée, cette dévergondée ?
J’ai planté les freins devant la ferme des Burnier. M’étant retournée, j’ai menotté ta mère par les poignets, en articulant fermement chaque syllabe.
– Je vous dépose ici, Mère, devant ce magnifique fumier d’antan. Les Burnier vous recevront volontiers. Une chance, ils ont le téléphone, vous alerterez votre fils Jacques de chez eux. Adieu Mère.
Elle s’est dégagée rageusement, s’est extraite de son siège sans un mot, a claqué la portière derrière elle. J’ai démarré en souplesse et je suis rentrée en chantant à tue-tête dans la bourrasque, fenêtre baissée.
Ta génitrice est décédée le 13 janvier suivant. Jeanne, pas rancunière, m’a représentée à la cérémonie d’ensevelissement. La femme de Jacques y a répandu le bruit que j’étais en traitement «pour un problème psychique». Les femmes, mon Feu, sont des louves pour les femmes. C’est signé Alice. (A suivre)

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