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Feuilleton (6) : Ecrivain d’amour

Deux semaines après ton Départ, je me décide à consulter Maître Cornu, ton notaire. Il me confirme que je vais toucher un joli magot. Merci, mon feu, comme tu nous gâtes, j’aurai de quoi finir mes jours au soleil. Vive les remords des maris adultères, vive les pasteurs nantis, boursicoteurs avertis, conservateurs avisés, engraisseurs d’acquêts et de biens réservés. Mille mercis à ton père industriel et à sa fortune sauteuse de générations. Grâces vous soient rendues également, chère belle-maman, d’avoir daigné mourir à propos. Jeanne, ma fille, nous sommes pourvues, ton père y a veillé.
Suppose, mon Brasier généreux, suppose que le petit frère qui a tellement manqué à notre Unique se soit obstiné ? Ne serions-nous pas plus heureux d’être à trois pour perpétuer ton souvenir ? Dieu m’est témoin que nous l’avions désiré, ce deuxième bébé, mais je ne grossissais pas d’un gramme, trois mois dans mon ventre, à peine une mandarine, un kumquat, et moi qui le voyais déjà en poupée de chair, d’os et de sang ! Jeanne avait six ans, elle était si impatiente de jouer avec lui, nous avions déjà redescendu son berceau du grenier. Et là, patatras ! Fausse couche. J’étais trop lasse pour lui expliquer ces mots cruels, ces vilains mots. «Ta couche est fausse, Alice, tu le fais exprès ?» Je vous avais déçus, j’étais une incapable, et Jeanne exigeait que sur le métier sans tarder nous remettions notre ouvrage, et toi qui me parlais d’adoption alors que je rêvais de résurrection. Mon fœtus était irremplaçable, tu comprends ? ça y est je pleure, finalement je pleure, alléluia, bénédiction !
Une fois de plus je viens d’utiliser les grands moyens, pardonne-moi, mon feu. Tu n’aimais pas ça, les larmes. Au début, le docteur Jeandroz m’avait prescrit plusieurs crises auto provoquées par semaine, mais je n’y arrivais pas. Il m’exhortait à persévérer. «Alice, un effort, appliquez-vous, on ne peut deuiller sans mouiller sa chemise, c’est un travail de longue haleine, un ou deux ans minimum.» Aujourd’hui, je lui concède volontiers que l’exercice lacrymal aide à la venue d’un semblant de sommeil, je dors plus calmement, plus régulièrement. Pourtant quand sonne l’heure des repas, quand j’écoute les nouvelles en touillant la salade, il n’est pas rare que je me surprenne à t’espérer.
Il est midi, mon Prince des Herbes Potagères, et tu vas rentrer de ton jardinage, dolent, courbé sur ton nerf cavalier. Tu seras grinche, le visage fermé à clé, il me faudra t’amadouer, te flatter. Que tes légumes sont beaux cette année ! Ces tomates rubis, un miracle ! Et cette laitue craquante, son goût de noisette sans amertume, un velours végétal, un lait de santé ! Remis d’aplomb, le torse bombé, tu fileras te laver les mains en sifflotant. A table tu feras l’impasse sur la prière, affamé, ton regard d’enfant comblé planté dans ton assiette. Ah ! La malédiction d’avoir à manger seule, face à un mort trop vivant. De toutes les amputations du deuil celle-ci est la moins supportable.
Je me couche sur ton divan. Ton coussin sent toujours le vétiver, je respire le parfum de notre histoire à nous deux, celle des commencements, celle d’avant ta Julie Cachelin. Nous nous étions tant aimés, il y avait tant d’édredons allégrement saccagés, de tendres assauts, de folies partagées. Plus tard, bien plus tard, lorsque tu avais délaissé nos draps pour le plaid de ton canapé, j’avais diagnostiqué un mal de vivre momentané, un banal remous de l’union conjugale. Je m’étais douloureusement trompée. De là-haut, je t’entends, tu voudrais encore sauver l’impossible, par procuration. «Remarie-toi, Alice, Laporte est un chic type, tu le seconderas. Femme de pasteur tu es et tu resteras, nouveau mari tu prendras, qui prêchera et bêchera, éternellement le serviras, sans révolte ni tracas.»
La nuit est aveugle. Je repasse dans ma mémoire le film de ces semaines et ces mois sans toi, mon feu. Ton petit bureau, je l’ai recréé ici dans les moindres détails, j’ai gardé la plupart de tes meubles. Et ton chat. Le voici justement, il a beaucoup changé, tu vois, constamment sur le qui-vive, dédaignant sa pâtée, depuis mon déménagement, il te cherche partout, il miaule à déchirer le ciel, l’œil bizarre, on jurerait qu’il veut m’avertir de quelque danger.
Tu penses que je radote ? Et moi qui allais te dévoiler ma nouvelle occupation ! Toi mon aruspice, toi mon extralucide, tu ne devines pas ? Procède par élimination : quels talents m’accordais-tu en dehors de la cuisine ? Qui rédigeait tes sermons, ton courrier, félicitations, condoléances, remerciements ? Qui a tenu son journal des années durant, noirci des centaines de pages dans des carnets que, Dieu soit loué, tu n’as jamais dénichés ? (Mon livre de raison n’était pas raisonnable, sa lecture t’aurait effrayé, le stylo-bille est une réplique implacable à l’humiliation). Plumitive, donc, oui, mais d’un modèle original. Enfin, je crois. Tu brûles, tu ardes, tu roustis, que dis-je, tu grésilles. Lis ceci.
«Alice Merveille, écrivain d’amour/Pour quelques sous pas lourds/Des débuts fracassants jusqu’aux fins lamentables/Vos lettres passionnées j’écrirai sur le sable.»
Cette publicité de mirliton a paru dans différents quotidiens de l’arc lémanique. Voilà, je suis écrivain public, spécialisé «Sentiments et Retours d’Affection», domaines où je possède une certaine expérience. Tu as beau ricaner, mon feu, les infidélités, les ruptures, les rabibochages, les ruses de Cupidon, j’en connais un rayon, il était logique que j’en fasse mon miel.
Trois heures du matin. Les morts dorment aussi, je sais. Alors, avant qu’on se sépare, avise la plaque dorée sur ma porte d’entrée. Alice Wermeille n’existe plus, «Alice Merveille» est née. Tu t’y attendais un peu, je sais. Mais c’était ça, ou veuve à vie. Bonne nuit, ma flamme. Et sans rancune ! (a suivre)

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