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Feuilleton (3) : Ecrivain d’amour

Laporte élève soudain le registre. D’un fausset
tremblant, il s’emballe dans un dithyrambe (ouvre tes belles oreilles,
mon feu, je récapitule). D’après lui tu serais : charitable, dévoué,
large de cœur et d’esprit, droit toujours, caustique parfois, méchant
jamais, et naturellement trop tôt disparu. Dissimulé sous les fleurs de
la rhétorique corporative, je te repère néanmoins facilement, rayonnant
de tes mille feux, ô toi mon Astre, ô ma Clarté.
Sur sa lancée,
voilà que notre orateur m’associe à ton encensement, évoque mon appui
sans faille à l’époux surchargé, mon abnégation exemplaire. Mieux vaut
ouïr ça que d’être morte. Et gare à la deuxième couche, que je te plie
les poils du pinceau, et que je te va-et-vienne sur la plinthe et le
panneau, Laporte s’acharne, il me harcèle. A l’aide, mon feu, descends
vite, vole-lui son homélie, déchire-lui ses bonnes feuilles,
épargne-nous les paragraphes qui vont suivre car je crains le pire. «A
une époque où la femme n’a d’autre but que d’affirmer son indépendance
par son travail à l’extérieur du foyer conjugal, Madame Alice Wermeille
a donné la preuve éclatante que le métier d’épouse et de mère est le
plus riche, le plus varié. Seconder son mari, existe-t-il sacrifice
plus librement consenti que celui-là, quand on a la chance, mes chères
sœurs, d’aimer et d’être aimée d’un homme aussi remarquable que notre
ami Jean-Paul Wermeille ?»
Laporte s’est assis en chaire pour la
méditation d’usage. Notre embaumeur doit se sentir allégé d’un énorme
poids. Il a su émouvoir tes paroissiens, il perçoit leurs hoquets à
travers le rideau cacophonique de l’orgue. C’est que notre Julie
Cachelin s’est remise à émettre. A l’abri du génie (a-t-on idée de
monter dans une Toccata sans gilet de sauvetage ?) elle accumule les
plongées et les bouillons, accouche des canards à repeupler la région
des Trois Lacs. J’ai honte, mon feu, honte de ta piètre amoureuse, j’ai
honte pour nous deux, j’en pleurerais. Et cet orgue qui en rajoute.
Satané instrument, bien ou mal mené, il te remue pareil, il dilate les
cœurs les plus secs, débusque les chagrins escamotés, retourne la terre
des cimetières et dénude des cadavres qu’on cachait jalousement. ‚a y
est, je cède et je sanglote dans le giron de ma fille.
Je me
ressaisis au moment de la collecte des Anciens. Le long des rangs, les
sachets de velours grenat ploient dans une ultime révérence, merci,
merci beaucoup. Et quelle avantageuse récolte, l’église est comble,
c’est si rare, trois cents donateurs, c’est inespéré, que vont-ils
faire de cette cagnotte-là, des courses de catéchumènes en Bourgogne
romane, des retraites spirituelles à Taizé, des cafés théologiques ou
des soupers-ceinture au centre paroissial ? A vrai dire, j’ai d’autres
soucis. Première au front des honneurs suprêmes, j’endure d’abord les
condoléances protocolaires et empesées. Plus tard, dehors sous le
porche, la compassion générale s’exprime plus familièrement, on me
serre, on m’enlace, on renifle, je soupçonne certains de m’embrasser
par pure commodité, ils me tartinent de morve, le col de mon tailleur
est trempé, j’ai froid, mon feu, tu sais que le parvis est balayé de
courants d’air, l’été, aux mariages c’est si romantique, ces robes de
tulle immaculé froufroutant sur les fines chevilles des épousées, mais
aujourd’hui, avec le cou mouillé, ces affreux bas noirs et mes deux
nuits blanches ?
Le défilé de tes éplorés n’en finit pas. Fasse le
ciel qu’ils ne rappliquent pas tous à la maison, je n’aurai pas assez
de boissons, ni de courage, ni de savoir-vivre, je vais exploser, c’est
inévitable, les chasser sans ménagement. Seule, bon Dieu, qu’ils me
laissent seule, tu es parti et cette fois tu ne reviendras plus, pas
même pour ta saccageuse de tirasses. Celle-ci, parlons-en ! Tu la vois
? Elle s’est écroulée au beau milieu du cortège funèbre, devant le
carrefour de chez Racine. A se singulariser de la sorte, elle
découragera ses plus valeureux supporters, le Président de commune, par
exemple, qui lui caresse les joues en lui murmurant des mots doux, ma
Julie des Tuyaux, mon Orgue de Barbarie, relève-toi, ma Divine. (Non
mon feu, calme-toi, je mens, je fabule, en réalité Elie Nicolet lui
envoie quelques rudes gifles et la Julie se redresse d’un coup, quelle
emmerdeuse, je te le prédis, ta houri des claviers nous pompera l’air
jusqu’au bout.)
La suite de tes obsèques ? Avec plaisir, tes désirs
sont des ordres, mon Brasier. Nous voici donc rendus au cimetière, où
nous formons un estimable attroupement autour de ta fosse. Ta famille
est à tes pieds, ton frère aîné le ratatiné et sa chafouine de femme,
ton cadet le divorcé, flanqué de sa marmaille et de sa nouvelle
conquête. Et ton antique génitrice (décédée trois mois après toi, je
t’affranchis dès maintenant) qui se cramponne à Jeanne comme un lierre
à son arbre. Pour moi, tu la connais, ta mère n’a pas eu une parole
gentille, pas un sourire, elle me déteste, on ne la changera pas. Mes
propres parents, présents eux aussi, ont les yeux secs et l’extrême
componction des alliés. Ils ne te tenaient pas en très haute estime, ni
toi ni ta confrérie, le culte qu’ils viennent de subir ne les aura pas
convaincus de la nécessité d’une pratique religieuse régulière. Et ma
mère qui me soufflait des atrocités sur Julie Cachelin, en pleine
cérémonie, j’en aurais presque pris la défense de la maîtresse de mon
mari. Mon père, lui, se contentait de hausser les épaules, je
l’entendais penser : « Si Jean-Paul, mon ministre de gendre, trompait
sa femme, ma fille, pour mieux comprendre ses ouailles, finalement, où
est le mal, hein ? » Papa est un pragmatique, depuis que j’ai vieilli
je l’aime quasi fraternellement. Lorsque ton collègue Laporte m’a enfin
lâché le coude pour prononcer la bénédiction terminale, c’est sur lui,
mon père, que je me suis tendrement appuyée, c’est grâce à lui que j’ai
rétabli mon équilibre, avant le petit bruit terrible de la terre sur
ton cercueil muet. (A suivre)

DOMAINE PUBLIC

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