Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
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Feuilleton : Ecrivain d’amour

Mon cher feu,
Oui, je te l’accorde, je suis très
en retard. Voilà plus d’un an que tu attends de mes nouvelles. Vois-tu,
un deuil, avec son travail, ça vous occupe à temps complet, ça vous
coupe de tout le monde, défunt compris. Et puis j’étais fâchée contre
toi, mon feu, et je le reste. Parce que tu m’as abandonnée, sans
préparation, à l’âge que j’ai, abandonnée, oui, parfaitement ! J’essaie
de te pardonner pourtant. Cet infarctus, tu n’en pouvais mais, et je
sais pertinemment que tu aurais préféré continuer à jardiner la semaine
et prêcher le dimanche avant de savourer ta retraite. Ta fuite
précipitée, ton exil forcé ont dû mettre tes nerfs à rude épreuve, toi
que le plus minime changement dérangeait. J’imagine de surcroît ta
désillusion, sitôt arrivé là-haut, au pays rêvé de Canaan. Tu as eu
beau chercher, tu n’as pas trouvé les vertes prairies où paissent les
brebis, les azurs fleuris où volettent les anges, cette noria
d’allégories baroques qui peuplaient ton subconscient. Alors je te
plains, et ça m’aide parce que moi, personne ne me plaint plus.
Parfois
je me demande si tu réalises le choc. Seule, à plus de cinquante ans,
sans aucune formation. Femme de pasteur, tu parles d’une profession.
Qu’est-ce que tu chuchotes ? Une annonce dans La Vie Protestante ? Tu
plaisantes ! Bonne de curé, pourquoi pas, on la recase d’autant plus
aisément qu’elle est moche et canonique, mais l’épouse délaissée d’un
Tutoyeur de Dieu ?
J’ai toujours eu beaucoup de mal à dormir, mon
feu. Tu m’incitais à prendre des somnifères, tu te rappelles ? Bon, tu
te fâches si tu veux, j’ai flanqué mes cachets à la poubelle le soir de
ton ensevelissement. Depuis, j’ai appris que le meilleur moyen de
vaincre les insomnies consiste à ne pas se coucher. La nuit je rédige
mon courrier, j’ai des dizaines et des dizaines de lettres à écrire, je
t’expliquerai, tu verras, tu seras fier de ma conversion. J’ai
réinventé un métier qui avait tendance à disparaître, ni plus ni moins.
Notre fille n’apprécie pas et me traite de mythomane. Eh oui, notre
adorable Jeanne a énormément changé après ton Départ. Je n’ose encore
écrire « Mort », ce mot m’arrache le cœur. Ton ami et collègue Philippe
Laporte me le reproche assez, il me chapitre, m’engage à « désacraliser
» mon vocabulaire, c’est bien de lui, ça ! Figure-toi qu’il veut
m’épouser. Il m’utilise déjà le lundi et le jeudi après-midi. Là, je
fais allusion à mon boulot au Centre Social, je t’expliquerai (oh pas
grand-chose, je trie de vieux habits presque neufs, inouï ce que les
gens peuvent jeter). Ce rendez-vous fixe m’est salutaire, ça m’oblige à
consulter un calendrier, ça m’aide à garder les pieds sur terre, je ne
te cache pas que sans le soutien constant de ton cher confrère, il y a
fort à parier que je serais devenue folle.
Tu t’agites, là-haut, tu
vas sans doute piquer une de tes saintes colères ? C’est égal,
dorénavant c’est moi qui commande. Tu réclames à cor et à cri le récit
détaillé de ton enterrement ? Ta veuve décide si elle obtempère ou non.
Tu n’as plus de pouvoir sur ma vie, mon Absent, il faudra t’y habituer,
l’autocensure sacrificielle, c’est terminé. Tu grognes, tu rechignes,
tu bous d’exaspération ? Iras-tu jusqu’à me supplier comme avant ? «
Raconte, ma tendre Alice, tu racontes merveilleusement, tu devrais
écrire pour de bon, crois-moi ». Hélas mon feu, si je racontais
merveilleusement, si je composais la moitié de tes sermons, c’était
pour te garder, uniquement pour te garder. J’avais peur que tu nous
plaques, Jeanne et moi, j’avais surtout peur d’elle, ta Grande
Organiste. Tiens, écoute plutôt la nécrologie que j’aurais aimé publier
dans Paroisse Hebdo. Ta nécrologie au mérite, mon brasier ! Celle que
tu n’as pas eue, celle que tu n’auras plus.
«Le pasteur Jean-Paul
Wermeille est décédé le 28 septembre dernier, vers huit heures du soir,
fauché par un infarctus dans son jardin potager. Sa femme Alice l’a
découvert à l’aube, le nez piqué dans une des laitues pommées qui
faisaient sa fierté. En soi, l’absence de son mari ne l’avait pas
alarmée outre mesure, le ministre ayant l’habitude de découcher sans
l’avertir. Le village entier était au courant de la liaison qu’il
entretenait avec Madame Julie Cachelin, secrétaire communale, organiste
bénévole et néanmoins si peu talentueuse de l’église de M**. Cette
jeune femme attachante accompagnait souvent le pasteur Wermeille dans
ses voyages en Terre Sainte, voyages collectifs qu’il organisait et
animait chaque année avec l’enthousiasme et l’érudition qu’on lui
connaît ? Jean-Paul Wermeille laisse une veuve de cinquante-trois ans,
une fille de vingt-quatre ans, une maîtresse de trente-huit ans et un
vide de plusieurs mètres cubes dans l’existence de ses fidèles
paroissiens. Que Notre Sauveur dans son Infinie Miséricorde, etc ? etc

Pense au tollé que la vérité pure et simple aurait provoqué dans
notre Landernau ! A la sortie du culte, la vente du journal local
aurait triplé. Enfin une publication honnête, avec un rédacteur en chef
et un éditeur courageux, des journalistes dignes de leur mission,
soucieux de la stricte restitution des faits. Tu l’aurais acheté des
deux mains, ce numéro-là, non ? Alors réjouis-toi, car je vais
t’annoncer une excellente nouvelle. J’écris, et pour de bon. Des pages
authentiques, sans masque. Attention, leur lecture pourrait s’avérer
pénible, je t’en avertis solennellement. Si l’exercice te paraît trop
éprouvant, libre à toi de tourner la page. Définitivement.
Bravo,
mon feu, j’en étais persuadée. Je rends hommage à ton désir tardif de
culture affective, à ce besoin si humain qu’il taraude même les
macchabées. Non, mon feu, les femmes ne sont pas toutes des gourdes.
Elles « savent » que les hommes jouent la comédie, forcés et
contraints, qu’ils préféreraient les drames, les vrais, mais que les
drames, c’est du grand art, et que l’art, quand il n’est pas mineur,
coûte horriblement cher. Les femmes savent que les hommes ne sont pour
la plupart que de petits rats d’opérette. Bonne nuit, mon feu, à tantôt
! Je me couche l’âme apaisée de savoir que tu me liras.

(…) Mon feu, mon regretté,
Je
t’ai laissé tomber l’autre soir, pardon, j’étais épuisée. L’émotion de
nos retrouvailles, c’est sûr. Et puis les mots tant redoutés de
Thanatos, enfin affrontés, transcrits tels quels sur le papier. Ces
mots que je viens de relire, mon cerveau désormais les porte en
tatouages indélébiles.
J’avais promis de te raconter ton
enterrement, je n’ai pas oublié. Tu auras peut-être noté qu’aujourd’hui
je me suis mise sur mon trente et un. J’ai rendez-vous avec toi, mon
feu, il y avait des lustres. J’en suis tout intimidée. Cette robe
bleue, tu l’adorais, non ? Certes, elle me boudine un tantinet. Vu le
schéma corporel post-ménopause, le bourrelet hancheux, c’est fatal. Tu
auras au moins échappé à ça, mon ami ! Oui, j’en connais plusieurs qui
accepteraient mille tourments pour ne pas subir le « retour d’âge » de
leur compagne. Etrange expression que celle-là. Retour de quel âge,
s’il vous plaît, de la pierre, du bronze ou du fer ? J’ai épaissi, soit
; mais (Hosanna et Bénédicité) je n’enfanterai plus dans la douleur, ni
ne saignerai comme un bœuf à chaque lune. Abrégeons, mon feu, il serait
temps que je te catafalque, on y va, on y va.
Premier octobre de
l’an dernier, quatorze heures. L’église (ton église) est bondée,
événement exceptionnel. Le ciel est doux et frais à la fois, drapé dans
la soie de ses nuages et l’horizon barré de sapins noirs. La vallée est
à toi. « Le village, un désert » m’a dit ton ami Laporte. « Très
touchant, ce silence, a-t-il ajouté, notre Jean-Paul aurait goûté ce
noble dépouillement ».
L’épicerie, la boucherie, la fromagerie, ils
ont tous fermé boutique. Madame Jeanneret a réveillé son boulanger de
mari, le pauvre dodeline sur son banc, un psautier noir greffé sur ses
mains de farine. Le docteur Jeandroz lui-même s’est déplacé, confiant
la garde du cabinet médical à sa femme. Ce couple parfait t’a toujours
fait envie, n’est-ce pas ? ‚a t’aurait tellement plu que je sois
pasteure-suppléante, que je te dépanne de manière officielle pendant
tes odyssées avec les Grandes Orgues (pas de vagues, la complémentarité
modèle, le Nirvana).
Monsieur Vitali, l’entrepreneur, est venu avec
les deux Siciliens, ceux qui ont ouvert la route devant chez nous pour
l’installation du câble. Tu discutais volontiers avec Paolo,
d’Agrigente, le plus mahousse, eh bien il est là, ainsi que Marcello,
dit le Pisseur, que tu avais surpris à se soulager sur tes épinards et
qui se remémore certainement la marronnée biblique que tu lui avais
administrée à cette occasion. Les voici mal à l’aise, leur col de
chemise les étrangle, ils arborent l’air ahuri du catholique au temple,
en quête d’images pieuses, de lectures dessinées, de chamarrures et de
dorures. Ces hommes du Sud semblent également déçus du manque de
spectacle. Regarde-les, pressés les uns contre les autres, incommodés
par leurs avant-bras inutiles. Leurs têtes baissées fuient le regard
inflexible de l’officiant, celui-ci serait capable de les apostropher
du haut de la chaire, de les juger et de les condamner pour convoitise
de veau d’or et péché de paganisme. Le choc culturel les atteint en
pleine poitrine, ils se sentent exclus, avec leur envie de lamentations
et de déploration publiques. Il était cosi gentile, le pastor, à
s’informer sans cesse de notre santé, à s’intéresser à la vie de nos
familles. Un peu maniaque, évidemment, toujours à contrôler notre
boulot, un Suisse typique, le pastor. Et très couménique, pas un mot de
travers sur le Pape ou sur les prêtres, quel malheur, quelle tristesse,
quelle injustice que sa perte prématurée.
Eh bien, ces braves
hommes, je les remercierai avec ostentation, je les embrasserai lors de
la cérémonie des honneurs. Tu seras à mes côtés, mon feu, tu
m’approuveras. Accueillir les étrangers, souligner ce qui nous relie
plutôt que ce qui nous différencie, tu n’as jamais hésité à t’engager
dans cette voie, mon Généreux Rassembleur. Tu nous en as ramenés, des
boursiers théologiens ! Des Africains, des Asiatiques, un Copte
égyptien que tu avais rencontré à Jérusalem lors d’un pèlerinage avec
tes Grandes Orgues, la Julie Cachelin, oui.
La nombreuse assemblée
s’époumone, aligne les cantiques. Dans mon dos, Madame Ambrosetti
chante faux et beugle avec une conviction de convertie. Ton collègue
Laporte en souffre autant que moi, je jurerais l’avoir vu se boucher
l’oreille droite d’un geste discret de sa manche. Entre parenthèses,
j’ai omis de te préciser, c’est effectivement Philippe Laporte qui
prône. Je suis désolée, je suppose que tu ne l’aurais pas choisi de bon
gré, mais il a insisté, insisté. Depuis ton Départ, il n’a pas arrêté
de téléphoner, tenant à m’exprimer sa compassion, son amitié
indéfectible, sa sollicitude perpétuelle, bref, si la sympathie était
une énergie renouvelable, il serait grossiste à l’Electricité de
l’Ouest. Au début, je me suis montrée très réticente, j’étais perdue,
mon feu, désorientée, alors quand il m’a fait miroiter un éloge
personnalisé, reflet de son immense estime pour toi, j’ai cédé. J’ai eu
tort.
Tu l’entends pérorer, mon feu, une catastrophe. Il est d’un
ennuyeux, pire que toi, quand je ne supervisais pas tes prêches. Dix
minutes qu’il brosse ton portrait, et ça dure, et ça dure. Il astique,
il polit, crache sur le chiffon, s’échine, rien ne brille excepté la
sueur sur son front. Il en devient pathétique, puis carrément ridicule.
Je réprime un fou rire, Jeanne me pince illico dans le gras du bras.
Cette gamine manque d’humour, elle est d’un premier degré affligeant !
Tu la vois, là, à ma gauche, en velours noir flamboyant, avec sa
crinière de lionne ? Ta fille a le deuil embrasé, mon feu, ta fille est
une superbe Antigone. Et une dangereuse incendiaire, si, si, tu verras,
je t’expliquerai, patience.

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