Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Chronique : Edouard, la Suze et moi

Les nettoyages de printemps, quelques fois, réservent des surprises agréables. A la faveur d’un rangement, je suis tombée sur la photographie de mon premier jour d’école. J’y partage la vedette avec Edouard, le bon ami de mes sept ans. Croqués par mon père dans notre jardin, rue du Débarcadère, nous y arborons un rictus révélateur. La perspective d’une carrière scolaire ne nous enchante visiblement pas.
En ce temps-là Biel-Bienne n’avait pas besoin de radio pour se savoir bilingue. Mon enfance tout entière a suivi le cours d’une rivière à deux noms : die Schüss, la Suze.
La semaine, ses chemins riverains vous conduisent aux choses sérieuses, l’instruction publique et obligatoire, les redoutables séances chez le dentiste ou l’oto-rhino. Le dimanche, on s’y balade en famille et pour le seul plaisir.
Chaque année reviennent les printemps à hannetons, les automnes à marrons, et les visites hivernales au musée Schwab : inoubliables ses odeurs de poussière et de bois ciré, ses armoires vitrées regorgeant de silex, de grattoirs, de harpons en os de chevreuil, de débris de poteries. Nos Ancêtres les Lacustres, si j’en crois les dessins autorisés de mon vieux cahier d’histoire, vivent et se reproduisent «à l’abri des bêtes féroces» dans des huttes à toits de paille sur des pilotis fichés dans la vase.
Qu’il pleuve ou qu’il neige, il y a la halte à l’écluse. Le lancer de pain provoque de spectaculaires matches mouettes canards. La prétendue fidélité des couples de colverts m’intrigue un peu, mais ma préférence va aux mandarins, avec leurs croupions en pagode. Dans le petit zoo attenant, Kiki le Mainate fait un tabac. C’est un pur produit francophone. Son «merde» sonore éructé à volonté nous met en joie jusqu’à la maison.
En 1954 Biel-Bienne parle les deux langues couramment. Edouard, mon amoureux, aussi. Nous nous aimons à la folie. Matin et après-midi nous nous rejoignons rue du Viaduc, à équidistance de nos domiciles respectifs. Nos rendez-vous sont tellement sacrés que nous sommes toujours en avance de peur de nous rater.
Mon «Edeli» est plus joli qu’un ange, la bouche en cœur, cheveux frisés mouton, l’œil vert amande sous le cil éventail. Pantalon court, larges bretelles, gilet de laine au point mousse sur sa chemise rayée. A ses côtés je me pavane en robe chasuble et blouse à smocks. Nos chaussettes sont jumelles : tirebouchonnées, tricotées main, grisouilles. Aujourd’hui encore elles me grattent les mollets rien qu’à les regarder.
Edouard a un cartable en authentique peau de vache, noir et blanc avec des poils. Le mien est en cuir lisse brun caca. Bonne pâte, l’Edouard me prête sa merveille sans sourciller. Mieux, le long du Quai du Bas il chaparde des brassées de fleurs dans les plates-bandes pour me les offrir, il me ramène des raisinets, des framboises ou des cassis par poignées. Chèrement disputées aux grillages ces baies m’arrivent dégoulinantes, déjà réduites en confiture. Elles ont la saveur du fruit défendu et du pouvoir bien exercé.
La classe terminée nous nous attardons sur le pont de la rue de l’Hôpital. Nous jetons des cailloux dans l’eau verte, visant les énormes truites qui ratissent les fonds de leur queue arc-en-ciel. Puis nous remontons le canal en traînant les pieds. Nos mères parfois viennent nous chercher, l’index levé et le sourcil circonflexe.
A neuf ans je m’invente un avenir de ballerine russe. Mon nom de scène, Anouchka Rivierskaïa. Cette nouvelle passion grignote mes congés et finit par espacer nos rencontres. Au début Edouard m’accompagne à la porte du studio de Madame N. Il aimerait apprendre à danser avec moi. Madame N. n’accepte pas de garçons chez elle. Unique représentant du sexe fort, le pianiste, son mari.
Monsieur N. est de l’espèce commune des Chopin à lunettes. Il joue à dix mètres du clavier, l’oreille sur l’épaule et les bras tendus. Après chacune de nos prestations il s’ébroue, secoue sa somptueuse chevelure et se retourne vers nous, les futures étoiles. Son sourire indulgent est un baume sur les constantes vexations que son épouse nous inflige. Car Madame N. est une personne exagérément sévère, une vraie Allemande. Et sans aucun doute possible une vraie maîtresse de ballet. Ni compliment, ni encouragement, jamais.
Edouard lentement se résigne. La Suze nous escorte séparément. Nous sommes grands, maintenant. Notre existence a changé d’itinéraire, elle se concentre sur le Seevorstadt et son Progymnase. Les marronniers du Faubourg nous voient passer et repasser, mêlés à des groupes d’ados gueulards au rire grasseyant. On nous entend chanter à tue-tête le «Retiens la nuit» de Johnny et le «Lippenstift am Jacket» de Peter et Conny. Le kiosque en bois du Rüschli vide nos porte-monnaie de leur maigre argent de poche.
A son heure l’église du Pasquart nous accueillera en religion. J’y confirmerai la promesse de mes parents, juste pour les cadeaux ? Edouard, lui, refusera «cette comédie». Il s’inscrira quatre ans plus tard en faculté de théologie.
Nos études différentes, nos voyages nous éloigneront l’un de l’autre pour longtemps. Nos retrouvailles n’en furent que plus intenses. Edouard est mort trop vite. Son dernier cadeau, une invitation à un spectacle de Pina Bausch, était aussi beau qu’un bouquet volé.
Je viens de recoller notre photo dans mon album. Ce que nous étions chou ! Mais ces affreuses chaussettes, tout de même.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/7942
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/7942 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne
Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP