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Chronique : A l’amie disparue

Anne Rivier
19 septembre 2003
DP 
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Les amis sont éternels, c’est là leur nature. Plus on vieillit, plus ils vont de soi : qu’ils habitent à des milliers de kilomètres ou à un pâté de maisons, nous les portons en nous en permanence. Ils nous sont si légers qu’on se surprend parfois à les oublier. Pas grave, les amis sont patients. Ils ne s’imposent d’aucune façon. Confiants, ils attendent leur heure.
Lorsque nous tardons trop cependant, et qu’ils se manifestent les premiers, on réalise une fois de plus qu’ils se soucient de nous mieux que nous. Qu’ils sont les seuls à nous accepter tels que nous sommes : imparfaits, égocentriques, légers, voire menteurs quand la situation l’exige. Alors on se rend à leur évidence. On se confond en excuses, on implore leur clémence. Ils nous pardonnent toujours et ne nous culpabilisent jamais. Nos amis ne sont pas nos parents.
Nos parents sont mortels, c’est là leur nature. Plus on vieillit, plus il va de soi qu’ils finiront par nous abandonner. Les amis, eux, n’en ont pas le droit. Nous les voulons aussi éternels que nous. Jusqu’à notre dernier souffle nous les sommons de nous accompagner. Ils nous sont indispensables. Sans eux nous serions incomplets, ils possèdent toutes les qualités qui nous manquent.
Leur mémoire infaillible, par exemple. Ils se rappellent la date exacte de notre anniversaire. Les circonstances précises de nos diverses rencontres, le contenu des discussions animées qui s’y sont déroulées. Ils nous corrigent quand nous nous trompons de randonnée ou de surprise partie. Ils retiennent avant nous le nom d’un nouvel amant. Nous retrouvent le prénom de l’ancien en deux temps trois mouvements.
Témoins privilégiés de notre parcours ils nous devinent, ils nous voient venir. Ils sont plus clairvoyants que nous. Et quoi qu’on fasse, on ne la leur fait pas. Eux seuls auraient assez de recul pour écrire notre histoire. A nous le mythe, l’autofiction, à eux notre biographie. Nos amis sont nos vrais romanciers.
Généreux, ils ont le sens inné du partage. S’amusent-ils ou voyagent-ils en solitaires qu’ils nous associent mentalement à leurs loisirs et nous informent de leurs pérégrinations. Gravissant une montagne, allongés sur la plage, ils pensent encore à nous et nous le font savoir. Ils nous essèmessent d’un chalet d’alpage, nous mailent du fin fond de la Colombie, ou à défaut nous envoient avec beaucoup de retard et d’affection leur cœur peint en rouge sur des couchers de soleil de papier laqué.
Ils nous invitent à les entourer à chaque étape heureuse de leur existence, mariages, remariages, naissances et renaissances. Mais nous cachent par pudeur leurs tristesses et leurs deuils. Car eux également perdent père et mère, pleurent un bébé mort-né ou un frère suicidé. N’empêche. Que le malheur nous frappe, nous, les voilà qui négligent les leurs et volent à notre secours, prêts à endosser la douleur à notre place.
On refuse, évidemment, on ne supporterait pas l’idée. On repousse leur visite sous n’importe quel prétexte. On couve une grippe, on se sent épuisé, on a besoin de solitude. On leur fera signe dès qu’on ira mieux, sûr et certain, à la rentrée, d’accord, promis juré.
Les vacances d’été, c’est la croix et la bannière de l’amitié. En parfaits nomades du vingt-et-unième siècle nos intimes s’égaillent tous azimuts, sautent d’un hémisphère à l’autre, n’ont plus d’adresse ni de domicile fixe. On n’ose à peine déranger ceux qui se reposent au bercail ou qui se sont mis au vert près de chez nous. Juillet nous paraît interminable, août traîne les pieds. On ronge son frein, on se rassure, on se dit qu’on a mille ans pour se revoir et pour s’aimer. Puisque les amis, par nature, sont éternels.
Et puis un beau jour, un jour de ciel aveugle et de champs brûlés, le destin nous les fauche d’un coup. Gratuitement, impitoyablement.
Ils avaient passé deux semaines en Vendée avec leurs enfants et petits enfants. Ils rentraient en Suisse en voiture. Le reste de la famille prolongeait son séjour, et les rejoindrait par après. Malgré la canicule, ils s’étaient arrêtés souvent pour découvrir une église, photographier un pont historique. Ils adoraient ces virées culturelles sans horaire précis, en liberté tous les deux. Ils avaient le temps pour eux désormais, des lustres et des lustres de futur devant eux : lui venait de prendre sa retraite.
Il était trois heures et quelque de l’après-midi près de Niort en France. Elle était au volant et roulait prudemment, comme à son habitude. Assis à sa droite, il lisait la brochure touristique qu’il venait d’acheter.
Le poids lourd n’a pu les éviter. A-t-elle eu un malaise, s’est-elle assoupie un quart de seconde ? Personne ne répondra plus à cette question. Sur la route nationale le camionneur a vu l’auto roulant en face dévier soudain de sa trajectoire, piquer sur lui ? il a bien essayé de braquer, ça n’a pas suffi.
Je veux croire qu’elle est morte sans souffrir. A ses côtés, miraculé, hébété, son mari ne s’est rendu compte de rien. Aujourd’hui, il est vivant. Amputé de leurs quarante ans d’amour et de vie commune, de soucis et de joies mêlés. Privé d’elle et de sa chaleur sur cette terre glacée, veuf de leur avenir rêvé, il affronte les souvenirs les armes à la main.
Mon amie est morte. Elle n’en avait pas le droit. Grande sœur idéale, soutien constant lors de mes essais d’écriture, confidente de mes désarrois, elle a rompu le contrat. Elle m’avait pourtant téléphoné la bonne nouvelle une semaine avant son départ : à l’automne elle déménageait à Lausanne. Nous serions à nouveau réunies par la géographie. Cinéma, théâtre, lectures échangées, promenades, nous nous réjouissions follement de ces projets bientôt concrétisés.
Non, elle n’avait pas le droit.

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