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Chronique : Pâques au jardin

icone auteur icone calendrier 4 avril 2003 icone PDF DP 

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Sous l’arc fleuri des forsythias, mes deux grands-mères. Les photos cornées de mon album révèlent leurs silhouettes forcies de quinquagénaires. Enfant, je les trouvais antiques. C’était dans l’ordre des choses, cet ordre qui me semble aujourd’hui si cruel. Car dans leur regard de papier mon temps n’a pas passé, je suis restée leur petite-fille, l’écolière désinvolte qui ne vivait que pour les congés.
Avant Pâques le vent soufflait le chaud et le froid. La pluie succédait au brouillard et le brouillard aux ultimes tatouillards. Puis, par une aube claire de la mi-mars, la maîtresse d’école, transfigurée, radieuse, annonçait la naissance imminente du printemps. On aurait juré que cette brave vieille fille allait en accoucher en personne.
Dans notre classe, au-dessus des armoires à fournitures, un tableau noir courait le long d’un des murs latéraux. Nos dessins saisonniers, sévèrement supervisés, alternaient les paysages riants avec les étoiles de givre et les théories de luges dévalant les reliefs neigeux. Lorsque sous nos éponges détrempées l’ardoise se remettait à briller, on devait la laisser sécher la matinée entière. L’après-midi on nous y envoyait travailler à tour de rôle.
Mademoiselle Perrin posait en chef d’orchestre et dirigeait sa Symphonie des Couleurs. Dans le crissement des craies jaillissaient jonquilles et narcisses, piquées dans un tapis vert pomme. Les lapins fauves et les poussins citron ajoutaient la touche pascale indispensable. Le fond de l’œuvre ainsi meublé la maîtresse grimpait sur un tabouret pour ébaucher la boule du soleil. Je le revois, ce soleil orangé, bardé de rayons inégaux, veillant sur nous de la rentrée d’avril aux prémices de l’automne.
Hélas, ce calendrier idéal était en avance sur la réalité. Aux champs gras du Seeland, aux plates-bandes de la ville et des quais il y avait des nuits où les pousses et les pétales gelaient par milliers. Nous les gamines nous ne pensions qu’à nous libérer de nos habits d’hiver, mais nos génitrices sévissaient au moindre relâchement vestimentaire. Alors, douceur printanière ou pas, on transpirait dans nos chandails à torsades. Et sous nos collants de laine vierge on se grattait les cuisses jusqu’au sang.
Venait, en guise de bouquet final, le jour des livrets scolaires. J’ai conservé les miens. La maîtresse avait utilisé sa plus belle ronde pour chiffrer mes efforts. Sur les 872 heures de classe de ma première année, j’en ai manqué 77. «Avec excuses». Mes notes sont excellentes. Elles ne résisteront pas au changement de sexe et de méthode de l’enseignant de troisième, un sadique à l’ancienne, armé d’une règle de métal, un régent qui n’a pas disparu de mes cauchemars.
Les bulletins distribués, les vacances de Pâques commençaient pour de bon. Dans mon souvenir les températures montaient d’un coup, on sortait nos trottinettes, nos patins à roulettes. Même les bicyclettes rouillées des papas reprenaient du service. Le lac se ranimait, gargouillant ses odeurs d’algues et de vase. On collectionnait les galets à ricochets, on lançait des bâtons aux chiens fous. Sur la berge on disséquait les poissons morts échoués de l’hiver.
Dans les parcs publics les mères bavardaient, s’attardant sur les bancs, surveillant les bacs à sable pendant que dans les landaus à la capote repliée les bébés jasaient à la vie, la bouche en bulles et les yeux éblouis.
Et puis, brutalement, c’étaient les nettoyages de printemps. Les mères devenaient irascibles, affairées de l’aurore au couchant. Quoiqu’on fasse, on était «au chemin». Vexés, on se réfugiait dehors. Les rues du quartier étaient pleines de gosses chassés de leurs foyers. On s’invitait les uns les autres, on jouait aux statues sur les pelouses ou au cochon pendu, accrochés aux barres des étendages à tapis. On se bagarrait ferme dans les cours d’immeubles. Jeux de balle, de mains et de vilains. On apprenait l’amour, la haine, les alliances obligées, la confiance donnée et trompée.
Une fois le logement briqué on teignait les œufs, on les décorait de décalcomanies. Les mères contrôlaient l’opération, la taille cerclée d’une de ces étranges armures de plastique, tabliers à la mode dans ces folles années domestiques. Nos coquilles ouvragées descendaient finalement au frais, à la cave, où elles rejoignaient le gigot d’agneau épicé, les bottes de radis roses et les pommes de terre nouvelles. Et les quelques bouteilles expressément choisies pour le grand-père, amateur de Bordeaux.
Le matin de Pâques, réveillées de bonne heure, nous les fillettes inaugurions la jupe plissée et le pull à manches courtes. Nos chaussettes de coton avaient des trou-trous et nos souliers des brides laquées. Les mères étaient fébriles, elles sentaient le rôti. Les pères emmenaient la marmaille à la gare chercher les grands-parents qui voyageaient en train. Le hall central était bondé de messieurs rasés de frais et de dames chargées de tulipes et de boîtes de satin.
A la maison le repas débutait par la bataille des œufs tapés, suivie des radis-beurre à la croque au sel. Au dessert on ouvrait les fenêtres à cause de la fumée. Les hommes parlaient fort, les femmes bourdonnaient des confidences.
Sur la photo de mon album la famille est au jardin. Mon grand-père sourit sous son chapeau mou, les grands-mères sont boudinées dans leurs manteaux. Ma mère est agenouillée auprès de mon petit frère coiffé d’une ridicule casquette ronde. L’air triomphal, il tient son panier à bout de bras devant lui.
Un cliché plus loin, on peut nous admirer, glorieuses dans nos cabans neufs, ma sœur et moi. Complices, nous avions repéré (et gardé pour nous) les meilleures friandises cachées dans les buissons. Tout en aidant ostensiblement notre cadet à dénicher celles qui ne nous intéressaient pas. Bien sûr, les vieux n’y avaient vu que du feu.

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