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Chronique: La véranda

La Gentille Portugaise l’a descendue au rez-de-chaussée vers dix heures, comme tous les jours. Elle l’a remerciée.
A travers la verrière laquée de soleil, elle a cru voir des chatons dans les noisetiers. Et, sur la pelouse reverdie, les grappes albâtre des perce-neige, les flammes des crocus. Elle en a déduit que le printemps était en avance. Puis s’est avisée que cela ne changerait rien à sa vie. Immobile, elle, depuis une éternité. Hors saison.
Elle ne se rappelle pas la date exacte. D’après ses visiteurs, ça fait deux ans qu’on l’a transportée ici. Après sa chute et son col du fémur brisé. Avant, elle avait eu quelques petits problèmes de santé. Pas graves.
Ð Mais à 92 ans, avait insisté le médecin, on ne saurait être assez prudent. La Coudrière est un établissement réputé, très recherché. C’est rare qu’on puisse vous y accueillir aussi rapidement.
On lui avait attribué une chambre au nord, une chambre à deux lits qui donne sur la couronne des vieux cèdres. Elle avait eu de la chance : sa compagne était quasiment muette. Elle aurait détesté devoir soutenir une conversation. Ou pire, supporter les déballages impudiques et remâchés. Elle n’avait jamais été très liante. Avant, on l’accusait parfois d’indifférence. Elle n’était que foncièrement indépendante. Son grand âge et sa situation actuelle présentaient au moins cet avantage : la libérer des pesantes conventions du vernis social.
A la Véranda, la Gentille Portugaise lui a proposé un fauteuil face au lac. Entre Madame D. et Mademoiselle S. Elle a refusé à cause de la lumière, aveuglante. Alors on l’a assise dos au paysage. Auprès de la petite vieille qu’on attache pour qu’elle ne tombe pas. Et qui inlassablement fait mine de se lever.
Au début, ces femmes pleines de tics, perdues dans leur monde grimaçant l’impressionnaient beaucoup. Aujourd’hui, elle ne les remarque plus.
Calée dans son siège, elle a suspendu sa canne à l’accoudoir. Croisé ses jambes et ramené ses bras osseux sur sa poitrine. Elle examine sa manche, hausse les sourcils, sourit : ce chandail qu’on lui a mis, un tricot beigeasse avec des incrustations de lurex doré. Inconnu au bataillon. Quand ses belles-sœurs (il n’y a que les femmes pour s’inquiéter de détails pareils) lui demanderont d’où il sort, elle répétera ce qu’elle répond dans ces occasions-là. Que ce sont des habits du home. Libre à elles d’enquêter pour savoir si les pensionnaires lèguent leur garde-robe à l’institution après leur décès. Elle, elle s’en fiche. Elle a oublié à quoi la sienne ressemblait. Elle ne s’en préoccupait pas avant, alors maintenant.
Ð C’est Anne. Ta nièce. Tu ne me reconnais pas ?
Elle a dit oui, bien sûr, puis elle a baissé les yeux sur sa montre. Dix heures et demie. Elle a rarement de la visite si tôt. A part ces cousins de Lausanne, peut-être, comment s’appellent-ils ? Dix heures et demie, a-t-on idée…
Ð Il y a longtemps que je voulais venir. J’ai déménagé, tu sais. J’ai eu beaucoup de travail, je suis tellement occupée, le temps passe trop vite.
Ð Moi, c’est le contraire ? L’après-midi, surtout ? Non, je ne fais pas la sieste.
Ð Tu lis toujours autant ? Tu suis toujours les infos à la télévision ? Tu dors bien ?
Là, ça suffit. Elle ne répondra pas. Ce chapelet de questions, c’est de l’inquisition. Et cette façon de lui crier dans les oreilles. D’articuler chaque syllabe. Elle n’est pas sourde, pas débile. Elle est fatiguée. Elle a faim.
Sa nièce Anne, la fille de son frère ? Quand l’a-t-elle vue pour la dernière fois ? Deux mois, six mois, une année. Quelle importance. Elle est très aimable. Elle s’escrime à trouver un sujet de conversation. Raconte ses récents périples. Le Moyen Orient, évidemment. Elles y ont vécu l’une et l’autre. Avant, ça l’aurait passionnée. Maintenant, ça l’ennuie. Et tant pis si elle bâille, le menton collé au sternum. Elle attend onze heures et quart et son déjeuner. A table, elle dévore. L’infirmière la gronde, mais elle ne peut pas s’en empêcher. Entre les repas, on la rationne. Au début, elle avait encore droit aux chocolats des visites. Depuis quelque temps, on les lui interdit. Il paraît qu’elle exagérait, que ce n’était pas bon pour sa santé.
Ð Je vais m’en aller, ma chère tante, tu vas bientôt manger.
Elle n’a pas protesté. Elle ne l’a pas retenue. Elle l’aime bien, pourtant, cette nièce-là. Avant, elles étaient même très proches. Elles discutaient des heures et des heures, échangeaient des secrets, comparaient leurs expériences de mère et de femme. Elles avaient voyagé, passé des vacances ensemble. Anne a vieilli. Quel âge peut-elle avoir ? Plus de cinquante ans ? Elle est née après la guerre, non ?
ça y est, la revoilà qui lui serre le poignet. La regarde fixement en hurlant qu’elle reviendra, mais que sans voiture, c’est difficile. Que cette Coudrière, c’est au diable. Que la prochaine fois, elles marcheront jusqu’au bord du lac. Que la Gentille Portugaise l’aiderait et qu’à elles trois, il ferait beau voir qu’elles n’y arrivent pas.
Comme elle se donne du mal. Si seulement elle avait la force de la dissuader. De lui expliquer ce qui lui ferait vraiment plaisir.
Que la prochaine fois (si il y en avait une) sa nièce ne l’oblige pas à une promenade. Qu’elle la laisse dans la Véranda, le dos au paysage, comme aujourd’hui. Qu’elle lui prenne la main, si elle y tient absolument, mais sans la secouer à chaque mot qu’elle prononce. Qu’elle la lui caresse doucement, à la rigueur, mais qu’elle reste tranquille à ses côtés. Sans lui parler, sans l’interroger. Juste sa présence, et leur ancienne connivence. Une simple communion dans les silences bleutés du souvenir. Anne Rivier

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