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Politique culturelle : Art, liberté, inceste : hallali pour la culture ?

icone auteur icone calendrier 3 septembre 2004 icone PDF DP 

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A l’occasion de quelques péripéties estivales et cinématographiques, plusieurs interviews de notre ministre de la culture sont parues, qui ne manquent pas d’intérêt. Ainsi, Le Nouvelliste a interrogé le chef du Département de l’Intérieur, qui exprime son énervement à propos du rapport entre art et politique. Dans une formule qui fait mouche au point que Le Courrier, qui a repris l’entretien, la cite en titre, le conseiller fédéral affirme : «il faut libéraliser la culture de sa relation incestueuse avec la gauche».
Faisons bien sûr la part de l’éventuelle réécriture journalistique. Mais si Pascal Couchepin a déclaré ce qui a été retranscrit, il vaut la peine de s’arrêter sur cette réflexion. D’abord, on relèvera la confusion entre libération et libéralisation. Il faut avoir le nez plongé dans les illusions les plus économistes, dont les économistes eux-mêmes d’ailleurs ne sont plus guère convaincus, pour imaginer que libéraliser l’art aurait une quelconque incidence bénéfique pour la liberté d’expression des artistes. Cela ne signifie évidemment pas non plus (on le sait depuis longtemps) que son étatisation aurait une incidence positive. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que cette étatisation n’est pas menaçante en Suisse.
Ensuite, l’utilisation du terme «inceste» dénote que l’auteur de la formule reconnaît une relation familiale au moment même où il la condamne. Or, la proximité entre l’art et la gauche n’est de loin pas aussi reconnaissable. En particulier, il n’est pas du tout établi que des artistes politiquement profilés produisent des œuvres assorties à leurs positions idéologiques. Les critiques les plus avisés se sont employés à établir cette distinction : on rappellera l’exemple sempiternel de Céline, écrivain inventif ayant défendu des positions plus que réactionnaires. On pourrait aussi évoquer le royalisme de Schönberg, pionnier des révolutions musicales du xxe siècle.
La qualité artistique d’une œuvre n’est pas vraiment – ou n’est vraiment pas – reliée à l’opinion politique de son auteur. Combien de grands poèmes de gauche et combien de platitudes sentimentales que ne sauve pas leur engagement, combien de pédanteries dogmatiques ? Combien de grandes fresques réalistes bourgeoises en littérature ou en cinéma et combien de navets indigestes, combien de feuilletons niaisement héroïques ? Comme le disait Adorno, c’est la forme de l’œuvre («contenu social sédimenté») bien plus que le message politique expressément véhiculé par l’œuvre, qui médiatise la signification sociale de l’art.

Engagement
Richard Dindo, dans un article publié dans Le Temps et dans le Tages-Anzeiger, suggère que le ministre de la culture se trompe d’époque. En effet, les controverses sur l’art engagé remontent à Jean-Paul Sartre, qui écrivait en 1948 dans Qu’est-ce que la littérature ? que l’écrivain doit s’engager, «parce qu’il est homme». Ce qui, on le voit, n’est pas un motif très spécifique et ne garantit ni la direction de l’engagement ni la qualité de la production artistique.
On pourrait même douter des sympathies de gauche des artistes, tant il est vrai que leur individualisme, lié à la place sociale qui leur est réservée, les conduit à avoir une position plus orientée vers la réussite et la responsabilité individuelles que vers la solidarité collective. C’est dire que la valeur faciale de l’engagement des artistes doit être doublement interrogée. D’abord il ne faut pas la confondre avec la signification des œuvres. Ensuite il s’agit de repérer l’éventuelle différence entre les envolées généreuses d’artistes engagés «parce qu’ils sont hommes» avec des analyses et des positions politiques plus concrètes et substantielles.

Culture et politique
Notre ministre, qui parle aussi de lien «sociologique» entre la culture et la gauche, rétorquera peut-être en invoquant Bourdieu – bien que, à en croire L’Hebdo, cet auteur ne fasse pas partie de ses lectures de vacances. Ce dernier a souligné que la culture et l’art sont, comme l’éducation ou la politique, des «champs», structurés en réseaux de positions centrales ou périphériques. L’histoire de l’art peut en effet se décliner en styles ou en genres plus ou moins légitimes et institutionnalisés, en «ismes» qui se combattent et se succèdent, qui sont enseignés dans les académies, reconnus ou non par les pouvoirs scolaires, économiques et politiques, etc. Là encore toutefois, on distinguera la position de l’artiste dans le champ, la signification de ses œuvres, et la couleur politique de l’ensemble. L’hypothèse ministérielle semble être que le centre de gravité du champ culturel est à gauche et que donc ce sont des artistes de gauche qui reçoivent plus d’argent et des œuvres de gauche qui sont produites grâce au soutien de l’Etat – alors que celui-ci n’est pas à gauche. Mais, nous l’avons vu, ces propositions ne résistent pas à un examen minutieux ; et l’une d’elles serait-elle vraie, le lien entre elles est rien moins qu’avéré.
On notera enfin une certaine myopie ? politique dans le propos du conseiller fédéral. Dans les analyses qu’ils font de leur milieu, les artistes sont certes eux-mêmes enclins au «double registre de valeurs» : s’ils s’entraident au sein d’un groupe, ils sont sûrs de faire preuve de solidarité ; au contraire, s’ils repèrent la même solidarité dans un groupe concurrent, ils sont certains d’y déceler la preuve d’affreux comportements claniques. Mais si ces alliances et défiances sont fréquentes dans les milieux artistiques, elles ne se déclinent pas en termes politiques. C’est dans le monde politique qu’elles se décrivent de cette manière ! A l’heure où, selon les dernières informations, Monsieur le Ministre fait le ménage dans l’administration fédérale de la culture, s’effaroucherait-il devant les réseaux artistiques parce qu’il ne les connaît pas – alors qu’en revanche, il connaît et maîtrise si bien la vision politicienne du monde qu’il la projette sur toute autre sorte de regroupement ?

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