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Note de lecture: Les Souvenances de Robert Ireland

Il m’arrive de tomber sur un livre qui déroute par sa capacité à fasciner, toucher et frustrer. C’est au plasticien lausannois Robert Ireland que je dois aujourd’hui cette triple émotion de lecteur confus, respectueux et empathique : Souvenances rassemble des textes que l’artiste visuel a rédigés entre 1996 et 2002, à Paris, Zurich et ailleurs.
Robert Ireland, selon ses propres termes, travaille (avec) les images. Voilà qui paraît simple bien que, comme le disait le très vaudois Jean-Luc Godard à un cinéaste un brin exalté par le pouvoir de ses propres images, en cette matière on ne soit «pas encore sorti de l’auberge». En se dévoilant à travers un texte et quelques photographies, Ireland complique gracieusement les choses et adopte une posture, dit-il, un peu autiste, comme en attestent ces fragments de texte partiellement effacés, brouillés. Censurés peut-être ? Il ajoute, à la Souvenance 4 : «Aucune condition n’est bonne pour écrire tant qu’elle nous lie à notre corps réel ? ».
C’est ce corps écrivant, s’y efforçant douloureusement, qui énerve et bouleverse à la fois. Hypocondriaque contagieux, armé du courage de la cérébralité pure (dans un contexte où l’on semble plus prompt à convoquer ses tripes), avec cette précision maladive à restituer l’écriture se prenant elle-même pour sujet, à construire ainsi d’étonnantes images à partir de son expérience de lecteur-voyageur (dévot mais point trop de Nietzsche, de Valéry et autres arpenteurs de villes munis de leur solitude vivifiante), Ireland nous amène dans ces zones délicates entre texte et image, entre élan narratif et aporie du souvenir, entre mémoire poreuse et esthétique de l’oubli. La frustration du lecteur est ici un signe de l’efficacité de l’écriture.
En confiant ses propres difficultés à se raconter – hors des aisances biographiques ou loin du plaisir un rien pervers de la description sur le mode obsessionnel – Robert Ireland livre la qualité la plus poignante de son personnage : «Je ne cherche pas à me recomposer (le joli terme remember en anglais qui suggère autant le remembrement que la remémoration). Il me semble justement que je bénéficie de cet état incertain, détaché de trop de passé, de trop de continuité, pour ne pas en tirer avantage au niveau de l’écrit.»
Oui Robert Ireland, frère dans la dissolution consentie de la parole, voilà une belle leçon de détachement impossible, de renoncement. Je crois qu’il s’agit bien de cela dans la souvenance : renoncer à se détacher totalement de son «vécu», sans pour autant cesser cet effort de libération du moi. Et cet aveu, juste après la trentième et dernière souvenance : «La surdétermination de l’écriture sur l’image, dans mes activités, m’a de longue date agacée. Comme s’il y avait une perte d’innocence.» On lui donnerait le bon Proust sans confession. Christian Pellet

Robert Ireland, Souvenances, éd. Razzia, Rome, 2002. Disponible auprès des éditions art & fiction (documentartfiction2002@yahoo.com).
Du même auteur : Usages et usures de l’art, éd. Razzia, 1997.
Robert Ireland sera exposé le 2 novembre 2002 de 18h00 à 22h00 à la 8e OneNightStand, GŠsteunterkunft back packers, Alpenquai 42, Lucerne.

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