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Forum : Langue française : L’orthographe au temps du courriel

Ce que dit en substance la sociolinguistique, c’est que l’apprentissage de la langue et de l’orthographe s’inscrit aujourd’hui dans un contexte qui est progressivement devenu, depuis le début de xxe siècle et qu’on le veuille ou non, relativiste. Pour ne parler que de l’orthographe, cela signifie que pour les apprenants la situation se présente plutôt de la manière suivante : d’une part, à cause de la déflation générale des valeurs dans les sociétés occidentales (la fin du scientisme et de l’Histoire, le désenchantement du monde, ?) qui a entraîné une partielle mise à plat des normes et des hiérarchies, le surmoi orthographique est, comme certains autres, globalement moins écrasant, ce que chacun peut vérifier sur lui : qui aujourd’hui contrôle avec la même vigilance que jadis tous les écrits qu’il produit, du billet à commissions réservé à son propre usage, aux courriels ? D’autre part, et c’est là que les choses se compliquent pour les élèves, l’orthographe reste toujours un important facteur de sélection, d’évaluation et de carrière. La société continue d’attendre, ce qui est normal, une maîtrise élevée de la langue écrite standard. Pour penser cette double contrainte qui fait miroiter la tolérance tout en continuant de juger et de classer assez sévèrement, la sociolinguistique apporte différentes aides à la didactique du français.
S’agissant de l’histoire et de la conception de la langue, en décrivant les usages linguistiques réels, elle rappelle qu’une langue est vivante, c’est-à-dire changeante. De ce point de vue, elle invite à quitter l’utopie d’un code fixe, voire transcendantal (mesurées aux normes actuelles, les éditions d’époque du Cid de Corneille contiennent deux à trois fautes par vers), elle renonce à la dichotomie entre une langue haute et une langue basse (l’oral, les français régionaux, l’argot, ?) et, infatigablement, malgré les échecs passés (les rectifications orthographiques proposées en 1996 reprennent pour l’essentiel une réforme française que le Conseil d’Etat vaudois avait approuvé le 1er août 1901 !), elle continue de militer pour une simplification de l’orthographe, qui toucherait – on se calme – environ 1% des mots.

Concernant l’histoire des mentalités, la sociolinguistique aide à éliminer de la crise actuelle du français ce qui relève de l’éternel conflit des générations. Quelques citations, disposées en ordre chronologique inverse, devraient suffire à le mesurer :
«Tous les professeurs et les examinateurs de France [ ?] sont d’accord là-dessus : les Français n’écrivent pas en français. La déchéance progressive est, en cette affaire, d’une prodigieuse rapidité.» (E. Faguet, 1909).
«Chaque année, ceux qui voient arriver à l’Université les jeunes gens sortis de Rhétorique constatent les plus fâcheux résultats. Fort peu sont en état d’écrire correctement le français [ ?]. Sept années d’étude, et, pour conclusion, l’ignorance.» (Vandenkindere, 1880).
«On ne sait presque plus le français ; on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une sorte de jargon à peine intelligible.» (Lamennais, 1782-1854).
«Il est ordinaire de trouver des rhétoriciens qui n’ont aucune connaissance des règles de la langue française, et qui en écrivant pèchent contre l’orthographe dans les points les plus essentiels.» (N. Audry, fin du xviie siècle).
«Les jeunes gens d’aujourd’hui aiment le luxe. Ils sont mal élevés, méprisent l’autorité, n’ont aucun respect pour leurs aînés et bavardent au lieu de travailler.» (Socrate ; citations empruntées à Jean-Marie Klinkenberg, La langue et le citoyen, PUF, 2001, p. 102).

Sur le plan proprement linguistique, les spécialistes proposent une excellente grille d’analyse qui classe les difficultés orthographiques selon les ordres phonique, grammatical, lexical ou sémantique.

En linguistique comparée, les spécialistes nous rappellent que les comparaisons de performances entre les langues, telles que les pratiquent les fameuses enquêtes PISA, sont à rapporter à des codes chaque fois singuliers. Il est ainsi utile de savoir que la Finlande, qui a les meilleurs résultats en lecture, dispose d’une langue dont l’une des spécificités est la très forte convergence entre le mot prononcé et le mot écrit. On estime ainsi qu’un petit Finlandais possède à l’âge de six ans des compétences qu’un Français aura à sept et un anglophone à huit ans seulement.
Enfin, pour combattre cette fatalité d’une langue française plutôt difficile à acquérir, entendons bien, sur le cas du Québec où les résultats de lecture sont meilleurs que dans l’Europe francophone, que l’apprentissage d’une langue et de l’orthographe en particulier dépend de la combinaison de plusieurs variables. En sus de la difficulté inhérente à la langue en question, il y a notamment la qualité des outils (moyens, fiches, séquences, situations, exercices, ?), la pertinence des dispositifs didactiques mis en œuvre par l’enseignant et le temps scolaire dévolu à cet apprentissage. A ce propos, il faut savoir que les élèves de la filière vaudoise VSO avaient perdu, dans les années 1990, l’équivalent de trois ans d’enseignement du français par rapport à ceux du début du xxe siècle.
Des descriptions, des faits et des propositions comme celles-ci ont-elles cependant une chance de se faire entendre quand la devise médiatico-politique du jour est celle des publicités de Canon : «Ne pense pas. Déclenche !»? Quand on constate que ceux qui s’indignent le plus des ravages du SMS sur le «bien écrire» sont souvent ceux qui pratiquent la pensée la plus raccourcie ? Quand le débat public sur l’école est descendu de la tête aux tripes, du rationnel au pulsionnel, de la réflexion au réflexe, de la palette nuancée au noir-blanc manichéen, de l’argument au sophisme, du thème à l’anathème ?

Noël Cordonier
Prof. formateur HEP Vaud, Prof. assistant Université de Lausanne

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