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Courrier : Alice, ma veuve, ma chérie

Je souris en pensant à ton étonnement à me lire. Multiple. D’abord, parce que je ne t’ai pas écrit souvent. Alors, maintenant que je suis «ton feu», ce doit être particulièrement inattendu. Pourtant, tes lettres me touchent, et y répondre s’impose à moi de manière presque brûlante. Et puis, bien sûr que j’hésite à t’appeler «ma chérie». Tu le sais, les mots ne sont jamais sortis facilement, ni de ma bouche ni de ma plume. Pas démonstratif, pudique, voire taciturne, le Jean-Paul Wermeille. Combien de fois t’ai-je dit «ma chérie» au cours de ces vingt dernières années ? Trop peu à mon désir. C’est bête, il me semble que souvent, je n’osais pas.
Oui, oui, évidemment, il y a – non, il y avait – Julie Cachelin. Ou plutôt son fantôme, puisque je n’ai jamais réussi à aborder le sujet avec toi. Quel âne j’ai été… Il a fallu que ce soit toi, qui pourtant ne respires pas (pas encore) l’Esprit d’En-Haut, qui y viennes. Une fois de plus, je ne brille pas par mon audace. Mais ça, tu le sais très bien. Très.
Alors, d’abord, merci d’avoir eu le courage de mettre Julie à plat sur la table – si j’ose dire en pensant à son nez proéminent ! Imagines-tu l’émotion que tu me fais, quand je lis «j’avais peur que tu nous plaques»? Mais, ma brave Alice, je croyais bien être le seul à redouter une rupture. Et ça, ça ne m’aidait pas à cracher le morceau. Sans toi, je devenais quoi ? Et sans Jeanne, mon trésor…
Tu te souviens, quand tu écoutais dix fois par jour la chanson de Jean Ferrat ? «Avec le commodore et avec l’ami Pierre, ce qu’on va s’en payer mes petits rigolos, en dansant la bourrée des trois célibataires : nos femmes se sont fait la malle avec leur libido»… Comme j’angoissais en imaginant que c’était ton envie que tu exprimais en repassant sans cesse ce disque. Alors, j’ironisais, pour exorciser ma peur : «Avec le pommodore et avec l’abbé Pierre…» – et tu bisquais, bien sûr, à tous les coups.
Je vais essayer de ne plus jouer au jeu des reproches, les yeux dans les poches. Nous n’y avons que trop été assidus, tous les deux, après nos années de soleil. Sache donc que Julie Cachelin a débarqué dans mes désirs un automne de lassitude : j’étais fatigué d’écouter les mêmes récits de paroissiennes grippées de solitude, les mêmes peurs d’avoir un cancan, un cancer ; les mêmes tout petits riens qui empoisonnent l’existence, goutte à goutte, faute de savoir prendre de la distance. Et voilà que, quand je rentrais à la maison, j’entendais un lamento semblable. Je ne dis pas que c’était de ta faute, je précise, mais ce dont j’avais besoin, c’était une autre musique.
Oui, bon, tu as compris : la fugue, ça se joue à l’orgue. Et Julie a su y mettre les jeux qu’il fallait. «Le pasteur Merveille», elle m’appelait. Une fois de plus ma faiblesse de caractère m’a trahi, tu viens aussi de le penser toi-même. Et puis, un corps jeune, différent, mystérieux ; à conquérir. Malgré mon côté routinier, je rêvais de changement, comme pour retrouver mes seize ans ; ardent. J’ai aimé désirer. Tu vois, même petit bourgeois, ton feu n’est pas de bois. J’ai donc un tantisoit fui la réalité, et tu m’en vois terriblement désolé. Pourtant, sache-le, peu à peu ma relation avec Julie m’est devenue moins gratifiante. Je me sentais moins libre. J’avais davantage besoin de m’évader, de sortir. C’est alors que j’ai vraiment apprécié le jardin. Seul avec mes légumes, je n’entendais plus que la voix fragile du Créateur à travers le vent, le soleil, la vie qui pousse et fleurit… Les abeilles, les papillons étaient mes meilleurs paroissiens. J’ai passé de plus en plus de temps dans ce coin (tu te souviens ? Paradis, ça veut dire jardin).
Bien sûr, il m’arrivait de culpabiliser. Il y avait tant à faire dans nos cinq villages : les malades, les dépressifs, les solitaires ; les enfants, les catéchumènes ; les couples à marier, les baptêmes ; les oui, les morts à enterrer, les veuves à entourer… Mais quand je me sentais las, peu disponible, eh bien je ne trouvais que la force d’aller désherber mes carreaux. Faible, je te l’accorde. Mais je n’avais pas mieux en stock.
Savais-tu que, souvent, on peut choisir le lieu de son Départ ? Pour moi, en tout cas, je n’aurais pas voulu quitter la vie ailleurs. C’est dans ce jardin que je me suis senti le plus heureux. Et c’est pour cela aussi que j’ai aimé les paroles de Laporte. Pas à l’église, donc, – et ça me fait presque plaisir que tu le trouves pire prédicateur que moi. Mais ce qu’il a dit sur le silence, touchant, et le dépouillement. Je crois qu’il avait compris plus de choses que je ne lui en avais dites.
Le culte, par ailleurs, je n’en attendais rien. Absolument rien. Les services funèbres ne sont pas faits pour les morts, mais pour les vivants. Ceux qui restent doivent apprendre à vivre sans l’absent, quels que soient leurs sentiments pour lui (et tu l’éprouves bien, j’aime ton expression de deuil à plein temps). Le culte, c’est justement un temps fort de ce travail. Parler ou non du défunt ? Prier ? Chanter, juste ou faux ? Rire ? Pleurer ? Sermonner ? Se taire ? La seule vraie question est : de quoi avez-vous besoin pour passer ce cap ?
Alors, un autre ou Laporte, que m’importe. Tu l’appelles deux fois mon ami ; j’hésiterai à le qualifier ainsi. Mais ai-je jamais eu de réels amis ? Collègue à mon sens lui convient mieux. J’allais écrire «collègue», avec un triple «L» collé au palais, royal et giscardien… Son parler ampoulé me fait encore sourire, ici haut.
Mais, permets-moi de marquer ici un désaccord. Notre fille ne manque pas d’humour. Seulement, elle avait besoin d’autre chose, pendant ce prêche besogneux. Besoin de repenser sa vie, de la réorganiser. D’inventer une autre relation avec moi. Déjà que ce n’était pas simple, face à face. Déjà que ma tendresse était presque toujours maladroite : ou trop proche, donc intrusive, ou trop lointaine, donc paraissant indisponible ou indifférente. Jeanne n’avait pas les mêmes demandes que toi, en ce calme premier octobre. Toi, tu as plus vécu, tu sais mieux prendre du recul.
Jeanne, tu lui feras lire cette lettre, je t’en prie. Moi qui ai tant parlé d’amour en chaire, mais qui ai si mal su vraiment aimer, en chair, j’aurais voulu lui montrer mon affection tellement mieux, plus fort, plus lumineux. Crois-tu que ces lignes…
Je vous embrasse toutes les deux. Un jour, je pourrai de nouveau vous serrer dans mes bras. Ici, c’est… c’est impossible à décrire, mais mille fois, des milliards de fois mieux que tout ce que j’imaginais. Vous verrez. Je vous attends.

Jean-Jacques Corbaz, pasteur

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