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Littérature: Hanna Johansen : La certitude dans l’océan de l’incertitude

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Presque tous les livres de Hanna Johansen sont des soliloques. La raison ne peut être mise à l’épreuve que par elle-même. La solitude est l’une des marques de ces personnages. Mais le tour de force, c’est leur auteur qui l’accomplit en les abandonnant à leur sort. L’analphabète (Gallimard, 1984), cette petite Þlle qui, pendant la guerre, doit toute seule imaginer le monde à partir du silence des adultes, le fait sans eux. Au contraire, la romancière se laisse guider par la petite fille dans un monde dont elle doit éclairer l’obscurité à la lumière de sa propre expérience. Elle s’est mise à écrire parce qu’elle ne savait plus «comment sortir de l’impasse de sa vie» répond Sophia à la question d’un lecteur fictif alors qu’elle intervient en tant qu’auteur de son propre roman dans Universalgeschichte der Monogamie (Hanser, 1997).
Comme conteuse, Hanna Johansen a du cran et de la grâce. Les expériences les plus écrasantes deviennent sous sa plume des objets littéraires sublimes. De ce point de vue Universalgeschichte der Monogamie est son œuvre exemplaire. Dans aucun autre de ses romans, elle ne joue sur la forme et le contenu avec autant de souveraineté et d’ingéniosité. Elle exerce son charme pour séduire la lectrice ou le lecteur et l’amener, au Þl des pages au coup de canif au contrat qui sème le désordre chez les vivants. C’est à ce prix, l’art de la digression et de l’écart de conduite, que ce qui fait capoter un couple dans la vie peut triompher dans la lecture.
Le chaos qui s’abat sur les personnages de Hanna Johansen n’est pas un cataclysme. Ce n’est rien d’exceptionnel. Que les règles peuvent être abolies, il faut l’apprendre. L’aptitude à l’apprentissage, chez ses personnages, consiste en la capacité de trouver de nouveaux repères quand la situation change. Cela suppose l’abandon des présupposés, des idées acquises, du sentiment de culpabilité et d’impératifs de toutes sortes. Qui veut tirer proÞt de ses expériences doit éprouver leur vanité. Comme le dit une veuve dans Die Schöne am unteren Bildrand (Hanser, 1990): il faut accepter de ne plus attendre l’homme qui vous plaît «mais de prendre tout simplement l’un des autres.» Seules les femmes, chez Hanna Johansen, possèdent cette faculté d’apprendre. Cela devrait donner à penser aux hommes, qui dans ses livres, s’en tirent plus ou moins, mais rarement bien.
Si les personnages de Hanna Johansen apprenaient sans mal, son œuvre serait sans poids. Souvent le courage muet qu’il leur en coûte serre le cœur. Les déceptions vécues n’ont pas pour seul effet davantage d’expérience. Chacun de ces acquis reste un îlot entouré par un océan d’incertitudes. «Ah, la vérité, me dis-je, il y a tant de vérités» lit-on dans le récit Über den Wunsch, sich wohlzufühlen (Hanser, 1985). C’est une piètre consolation, mais il n’y en a pas d’autre chez Hanna Johansen. Dans toutes les crises traversées, ses personnages restent tributaires de l’empirisme. Le savoir est lié à la perception visuelle, ils y croient ferme, tout en sachant que ce qu’il s’agit de savoir n’est pas toujours visible. Il n’y a là guère de place pour les larmes.
«Le bon sens me revient presque toujours à la première occasion», dit l’un de ses personnages féminins au beau milieu d’une histoire d’amour. Elle le dit peut-être avec regret, peut-être avec soulagement. L’important, pour elle, c’est de ne pas s’en laisser conter, fût-ce par elle-même. Chez Hanna Johansen, c’est ainsi qu’il faut comprendre les histoires d’amour les plus caractérisées. Les femmes ne font plus la grâce aux hommes de les sortir de leur labyrinthe. Elles prétendent s’intéresser au leur. Mais à la différence de ce qui se passe pour les hommes, les situations sans issue ouvrent les yeux des femmes sur un possible dans l’impossible : sur le fugitif instant de bonheur dans lequel elles saisissent ce que la raison n’est pas en mesure de comprendre.
Samuel Moser

Traduit de l’allemand par Nicole Taubes
Feuxcroisés

Hanna Johansen est née en 1939 à Brême en Allemagne. De 1967 à 1969, elle vit à Ithaca (New-York), où elle réalise des traductions. En 1970 elle s’établit à Genève et dès 1972 à Kilchberg (Zurich). Elle travaille occasionnellement à des traductions et des adaptations de livres pour enfants. Son premier livre, Die stehende Uhr, est publié en 1978 chez Hanser, tandis que son premier livre pour enfants, Bruder BŠr und Schwester BŠr paraît en 1983 chez Arena.
Hanna Johansen a reçu de nombreuses distinctions pour son œuvre, parmi lesquelles le Marie-Luise-Kaschnitz Preis (1986), le Conrad-Ferdinand-Meyer Preis (1987), le Prix Suisse de Littérature pour la Jeunesse (1990) et le Prix Autrichien de Littérature pour la Jeunesse (1993), le Prix Schiller (1991 et 2002), le Prix du Land de Carinthie (1993), le Prix Fantastique de la Ville de Wetzlar (1993) et le Prix de Soleure (2003).

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