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Le naufrage tranquille de l’armée suisse

Deux avions de transport ont cloué sur le tarmac le programme d’armement 2004. Certes, une fois purgé des deux Casa C-295M d’une valeur de cent neuf millions, le reste de la panoplie sera accepté par le parlement lors d’une prochaine session. Pourtant, ce refus des crédits constitue non seulement une première historique, mais aussi le signe que l’armée fait eau de toutes parts.
D’une part, l’armée de milice a vécu. Elle n’intègre plus que 63% des conscrits, en raison d’une réduction des effectifs qui va se poursuivre. L’obligation de servir devient donc un abus de langage. En outre, les cantons alémaniques où la tradition militaire reste vivace risquent de monopoliser des places désormais limitées. En tout cas, s’agissant des jeunes cadres, il semble bien que les Romands disparaissent. Comme se raréfie la traduction en français des documents qui leur sont destinés. Mais chut ! cette évolution est encore taboue et aucun chiffre clair ne permet de comparaison intercantonale sérieuse. D’autre part, sur le terrain, le marasme augmente : cours de répétition où les soldats ne se présentent plus, gardes d’ambassades auxquelles les officiers ne sont pas réellement préparés, multiplication des activités civiles sans liaison avec la sécurité.
Cette gabegie est logique pour une institution dont la finalité et les stratégies sont obscures. «L’armée produit de la sécurité» répond Samuel Schmid quand on l’interroge sur ses missions. «Elle sert la cohésion nationale, elle forme les citoyens» ajoutent nombre d’élus cultivant les clichés. Quant aux militaires, ils renvoient aux textes fondamentaux. Mais tant l’article 58 de la Constitution que l’article 1 de la Loi fédérale sur l’armée et l’administration fédérale (LAAM) sont lacunaires. Prévention de la guerre et maintien de la paix, défense de la Suisse et de sa population, contribution éventuelle à la sécurité intérieure, contribution à la promotion de la paix sur le plan international, tels sont les mots clés de dispositions qui autorisent toutes les interprétations.
En fait, on discute de défense nationale depuis dix ans. En 1996 s’ouvraient les travaux de la commission Brunner ; en 2006 s’achèvera la mise en place d’Armée XXI. On devrait donc disposer d’une politique de défense clarifiée.
Or, le résultat de ce long processus est une réforme aux objectifs contradictoires. Réduction des effectifs et professionnalisation doivent se conjuguer avec la conscription obligatoire. De même, les engagements internationaux s’ajoutent à la neutralité armée. On parle d’«interopérabilité» et de «coopérations», mais sans jamais oser dire qu’il n’est point de salut hors d’une alliance. Via l’OTAN ou la Politique Etrangère de Sécurité Commune (PESC) de l’UE, tous les Etats européens fondent leur sécurité sur un ou plusieurs réseaux supranationaux. Existe-t-il un seul Suisse sensé pour imaginer une défense militaire autonome aux frontières ? L’état-major cautionne-t-il cette fiction ?
L’armée flotte au milieu du fleuve, entre mythe et réalité, entre passé et avenir. Aux Chambres, elle subit les attaques simultanées de ceux pour qui elle s’engage trop dans les missions de paix à l’étranger et de ceux pour qui elle se cramponne au concept de neutralité tout en coûtant trop cher. Nul n’est besoin d’être Clausewitz pour deviner qu’une unité sur laquelle on tire des deux rives n’est pas dans une situation favorable. Pourtant, Samuel Schmid ne semble pas disposé à prendre les rames. Isolé dans un Conseil fédéral sans doctrine, otage de son parti, privé de crédits et de crédibilité, incapable de dramatiser pour relancer ses réformes, pétrifié dans les non-dits, il préside en souriant au long naufrage tranquille de sa barque, tout en assurant que l’équipage reste «très motivé».
Faute de stratégie, l’outil stratégique est en danger. Aux affaires militaires comme aux affaires étrangères, tant que la Suisse n’aura pas quitté l’isolement pour l’intégration, elle se débattra à mi-chemin, asphyxiée par les tourbillons. fc

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