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Prix Dentan 2005 : L’exilé royal en Lavaux

Voici un personnage qui, à toute heure du jour et de la nuit, se rend aux WC à l’étage de son immeuble pour y lire placidement, et nonobstant les coups frappés à la porte par d’autres usagers, une volumineuse encyclopédie en vingt-trois tomes : impossible d’oublier ce rapprochement incongru des toilettes et de la bibliothèque ! C’était il y a vingt-cinq ans, dans Cabinet portrait ? L’inspiration burlesque, celle de Rabelais, de Scarron, accompagne l’œuvre de Jean-Luc Benoziglio comme un bon génie irrévérencieux. On la retrouve aujourd’hui dans Louis Capet, suite et fin, où elle déploie ses joyeux ravages au sein d’un genre estimé d’ordinaire pour son sérieux : le roman historique.
L’action de Louis Capet, suite et fin est en Suisse, sur les rives du Léman, à Saint-Saphorien précisément (que d’aucuns orthographient, faussement, Saint-Saphorin), et se déroule sur une trentaine de mois, de l’automne 1795 à fin janvier 1798. Mois chargés d’histoire, assurément, puisqu’on y assiste à l’exportation dans toute l’Europe de la Révolution française et aux premiers exploits, en Italie, du jeune général Bonaparte. Saint-Saphorien n’est pas épargné ; par exemple, au moment où la République lémanique va être proclamée, les notables du village s’interrogent sur le sort qu’il convient de réserver au représentant bernois : «Quand même, quand même, arrêter von Villiger, [ ?] tu crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin ? Et si ça foire à Lausanne, on aura l’air malin, nous, quand les Bernois reviendront». Mais cette prudence est balayée, superbement, par l’interlocuteur du syndic : «Regarde pourtant l’histoire des nations : aucune qui ne soit parvenue à rompre ses chaînes sans étouffer ses oppresseurs dans le sang». En déplaçant les grands discours dans un petit village, Louis Capet, suite et fin fait apparaître combien leur grandiloquence est déplacée, elle aussi.

Une perruque en guise de parapluie
Mais imaginons le décalage, si au lieu de délocaliser simplement des discours altiers, c’est l’Altesse elle-même que Benoziglio invitait à prendre ses quartiers dans la bourgade lémanique ? Et bien, ce sera chose faite par un petit matin bruineux de l’automne 1795, avec le débarquement de Louis XVI en personne (qui n’a donc pas été guillotiné ?) à Saint-Saphorien. «Revêtu d’une sorte de large manteau de taffetas qui, s’évasant vers le bas, donnait à sa silhouette quelque chose de pyramidal», il ressemble étrangement au père Ubu, d’autant plus que Louis Capet («M’sieur Louis Papet», comme l’interpelle le syndic) porte sur son chef, «en guise de pyramidion, pour filer la métaphore, un peu de guingois et bientôt détrempée, [ ?] cette perruque dont on devait apprendre que, comme d’autres d’un banal suroît, d’une vulgaire capuche, il avait l’habitude de s’en coiffer sous la pluie, ajoutant qu’il tenait cette relique de son arrière-arrière-arrière-grand-père, Quatorzième du nom.»
L’arrivée d’un roi français déchu à Saint-Saphorien, c’est d’abord l’occasion de revisiter les vieux clichés qui balisent les relations de la Suisse romande avec la France. Ainsi Jaccoud, Vaudois caricatural, interpelle-t-il Louis Capet sur la façon française de compter : «pourquoi pas vingt-douze pour trente-deux, par exemple, ou quarante-dix pour cinquante ?» A l’inverse (ethnocentrisme en miroir), lorsque Louis Capet voit arriver sur la table une fondue – «dans le poêlon une masse liquide, spongieuse et jaunâtre qui lui sembla luisante de graisse et à la surface de laquelle s’en venaient crever de grosses pustules» – il rappelle avec une ampleur rhétorique proprement royale toutes les choses qu’il a déjà été conduit à avaler dans son existence (cela prend deux pages), pour conclure que «ça, il en était navré, qu’elle veuille bien, /madame,/ lui pardonner,/ mais ça,/l’avaler,/ a-va-ler ça,/il ne pouvait tout simplement pas :/non possumus.»

Deux mondes séparés
A ce burlesque ethnographique, qui naît de la confrontation de deux folklores, s’ajoute un burlesque sociologique, qui surgit de la rencontre entre des évidences quotidiennes, des habitudes culturelles incompatibles. Ainsi, à La Pomme de Pin, le jour de son arrivée à Saint-Saphorien, Capet, sans y penser autrement, parce qu’il a faim, «réclama l’entremets de six œufs, et aux truffes.» Le texte, à la ligne, continue ainsi : «Et l’obtint de trois./A la fine herbe.» De même, il s’étonne que «la nourriture, le blanchissage, l’habillement, le bois pour l’hiver ? ces choses-là se monnoient (sic) en argent.» Enfermé dans les réflexes héréditaires de sa caste, réduit à boire (trop) de bière et de kirsch parce qu’il n’aime pas le blanc local, Capet s’isole peu à peu, sans y pouvoir mais, parce que l’hétérogénéité de son univers de référence est sans recours. Ainsi, la confrontation burlesque de deux mondes sans dehors, clos sur leurs évidences indiscutées – le monde artificiel et raffiné de la Cour de France et le monde «normal» d’un village vaudois – cette rencontre improbable, parce qu’elle oppose un homme seul à une communauté, prend un tour grave. Louis Capet, à la faveur d’un anachronisme et d’une généralisation que le texte n’interdit pas, devient ainsi au fil des pages une figure émouvante de l’exilé. Ou si l’on veut, du requérant d’asile, du NEM : de tous ces Nemo, de toutes ces non-personnes que la joviale satisfaction d’être soi, entre nous, à Saint-Saphorien et ailleurs, suscite et sécrète comme une humeur, ou comme une bave. n

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