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Livre de Simonetta Sommaruga et Rudolf Strahm : Réalisation du programme : La concordance prise aux jeux des partis, des lobbies et des élus

Noire soirée, sombres perspectives
Sans prendre en compte les indispensables modifications climatiques préalables à une telle innovation politique, Strahm et Sommaruga font remonter les blocages actuels au soir du 19 octobre 2003. Fort des résultats obtenus aux élections nationales, Ueli Maurer, président de l’UDC, annonce que son parti revendique un second siège au Conseil fédéral et veut y installer son leader Christoph Blocher. On sent la stratégie fin prête, au service d’une détermination forte et irréversible, qui surprend jusque dans les rangs de l’UDC et contraste avec les flottements observables chez les autres acteurs de la scène fédérale. Nombre d’entre eux, socialistes notamment, espèrent sans doute que le tribun zurichois, une fois entré dans le collège gouvernemental, va immanquablement s’assagir. Grave méconnaissance du personnage, qui n’aura cessé d’appliquer les préceptes et méthodes de l’UDC : devancer tout le monde, partisans et adversaires, parler haut et fort, provoquer à tout propos, chercher systématiquement la confrontation. Avec le double jeu en prime, abondamment pratiqué par le chef du Département de justice et police.
Tandis que le PS, autre pôle en croissance de la politique fédérale, continue de se profiler comme l’anti-UDC, les partis qui se disent du centre se retrouvent nulle part et communiquent à l’ancienne mode. Or les citoyens, tout comme les médias, entendent mieux les opinions tranchées, les slogans simplificateurs et les appels aux symboles identitaires, plus immédiatement compréhensibles que de longues explications nuancées. Ce qui renforce non seulement les partis pratiquant l’assertion catégorique mais aussi, à l’intérieur de toutes les formations, les ailes extrêmes au détriment de leurs courants centristes. Du coup, les présidents de partis doivent en priorité consacrer leur énergie à préserver la cohésion interne, en s’appuyant sur des valeurs communes avérées, même si elles paraissent dépassées à certains. Comme à Sommaruga et Strahm, qui ne se lassent pas de relever l’inconsistance de la gauche socialiste ; elle demeure accrochée à la défense des salariés modestes dont les préoccupations sont mieux prises en compte par l’UDC et se montre en revanche beaucoup moins sensible aux besoins des classes moyennes et supérieures qui composent pourtant une part rapidement croissante de son électorat.
Mais les partis – et leurs groupes parlementaires dont curieusement les auteurs parlent à peine alors qu’ils jouent un rôle important dans les processus de négociation et de décision comme l’ont montré les récents travaux de Martin Graf et Wolf Linder (NZZ, 18 mai 2005, p. 15) – ne sont pas seuls responsables de leurs propres rigidités de pensée et de pratique. Les lobbies et autres conseillers ne se gênent pas pour les mettre sous pression : malheur aux socialistes qui tentent d’échapper aux injonctions syndicales et aux défenseurs inconditionnels de la fonction publique, comme Strahm se souvient de l’avoir moult fois vécu, notamment dans le cas du référendum lancé contre la loi sur le marché de l’électricité, dont il était un fervent partisan. Les parlementaires bourgeois qui négligent les fermes recommandations d’economiesuisse ne se mettent pas dans une situation plus enviable. Quant au député UDC qui voudrait parler politique étrangère en se distanciant de l’ASIN (Association pour une Suisse indépendant et neutre), il risquerait la marginalisation totale, autant dire le déshonneur pour un «démocrate du centre».

Elus et partis sous influence
De plus en plus nombreux et pour la plupart dûment enregistrés, les lobbies se montrent très actifs dans les couloirs du Palais fédéral, à défaut d’y avoir des bureaux comme leurs cousins américains au Capitole. Leurs représentants attitrés se dépensent en entretiens, repas de travail et autres contacts utiles à la cause de telle région, branche économique, entreprise, organisation professionnelle ou association, certes déclarées sans but lucratif mais pas sans intérêts particuliers à défendre. Spécialisés, les consultants politiques et informateurs en tous genres professionnalisent leurs activités et prennent tout naturellement de l’ascendant sur les élus, qui doivent en principe demeurer des semi-généralistes, maîtrisant plusieurs domaines. Aussi bien, on ne compte plus les projets d’interventions et d’amendements livrés textes en mains, prêts pour une présentation en séance de commission ou d’assemblée plénière, selon une mécanique admirablement décrite dans Mais im Bundeshuus. Avec le triple effet de prolonger les débats, de faire parler du thème en cause et d’impliquer les députés dans la défense d’intérêts catégoriels. Sommaruga et Strahm semblent oublier les deux freins aux développements du lobbyisme et à l’accroissement de son efficacité : d’une part, il règne désormais une certaine transparence sur les réseaux d’influence tissés au Palais fédéral et, d’autre part, la multiplication de leurs interventions les affaiblit mutuellement.
En revanche, les auteurs mettent avec raison en évidence un phénomène moins connu : de plus en plus, les partis se comportent eux-mêmes à la manière de lobbies. Au point qu’ils confient à des tiers, réputés plus efficaces, l’exécution de leur propre mission, déléguant par exemple la récolte de signatures pour telle initiative populaire ou demande de référendum. Ce faisant, les partis en viennent à sous-traiter ce qui fut leur core-business en démocratie directe et à se mettre aux mains d’organisations ayant d’autres objectifs qu’eux. Car ces dernières veulent d’abord faire la démonstration de leur capacité de mobilisation, de leur aptitude à s’emparer d’un thème, de leur habileté à déstabiliser l’adversaire (parti ou autre groupe de pression). Autant d’effets que les partis, toutes obédiences confondues, seraient désormais bien en peine d’obtenir.
Mais le pire aux yeux de nos deux auteurs est ailleurs : en réalité, et de par leur propre faute, les partis voient se réduire leur marge de manœuvre pour négocier des alliances ponctuelles et diminuer la fiabilité des quelques engagements encore mutuellement pris. Le tout mine la confiance absolument nécessaire pour un fonctionnement acceptable du système de concordance, dont la plupart se réclament sans respecter les règles de base d’un jeu sans doute trop subtil pour eux et trop peu gratifiant au plan médiatique.
Concordance malgré tout
A la concordance envers et contre tout, Sommaruga et Strahm restent fidèlement attachés. Et ne se font pas vraiment de souci pour elle, la jugeant insubmersible en Confédération helvétique (cf. encadré à la page 4). Ils se posent pourtant beaucoup de questions à son propos : comment la concordance pourra-t-elle échapper à l’immédiatisme ambiant, avec des parlementaires qui, à l’instar des managers de sociétés cotées en bourse, doivent continuellement présenter des résultats, comme si chaque séance ou session se terminait obligatoirement par un bulletin de victoire ou une évaluation largement positive ? Comment susciter de véritables engagements mutuels entre partis et groupes politiques, à géométrie variable et de longue durée, malgré le rythme fou des législatures de quatre ans ? Comment fabriquer des majorités de circonstances mais solidement opérationnelles ? Concrètement, comment retrouver l’esprit qui aura soufflé sur la clientèle de certains bistrots inspirants de la ville fédérale : l’Harmonie pour la TVA finale, le Della Casa pour l’accréditation des HES, le Kreuz pour le financement des PME ?
Gastronomie plus ou moins raffinée mise à part, il vaut mieux laisser la concordance trouver son chemin que de vouloir implanter des procédures non helvétiques du type élection du gouvernement au scrutin de liste ou, plus inimaginable encore en Suisse, réduction des droits des citoyens en démocratie directe – une invention des néo-libéraux toutes tendances confondues, de Beat Kappeler à Thomas Held (Avenir suisse) en passant par Aymo Brunetti (seco) ou Silvio Borner (et autres professeurs de l’Ecole de Bâle).
Si Sommaruga et Strahm lisaient DP – personne n’est parfait – ils pourraient compléter leur liste en y ajoutant François Cherix et quelques autres socialistes qui ne craignent pas d’envisager une augmentation du nombre des signatures requises pour l’initiative ou le référendum, allant à contre-courant de toutes les réformes récentes en la matière, dont la nouvelle Constitution zurichoise donne une illustration accablante. yj

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