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Hapax: rencontres art et science : Sous les jupes de la pudeur

icone auteur icone calendrier 12 novembre 2004 icone PDF DP 

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Pour ses quatrièmes rencontres interdisciplinaires, Hapax, association pudique qui ne se laisse pas dévoiler ni dans son dossier de presse ni par Google, proposait de s’interroger sur le couple pudeur et impudeur. Des intervenants de plusieurs disciplines (anthropologues, historiens, plasticiens, juristes, psychanalystes) sont venus exposer leurs interrogations. Le vendredi 5 novembre, Ilario Rossi, anthropologue à l’Université de Lausanne et Alain Fleischer, plasticien et romancier, se sont succédés à la tribune.
Pour l’anthropologue qui examine les relations des individus à leur culture et leur société, la pudeur est une interface. Elle se situe et exprime la frontière entre l’homme et l’animal, entre le biologique et le culturel, entre l’intérieur et l’extérieur, entre le corps et l’esprit. S’arrêter à ce carrefour permet donc de passer en revue toutes les grandes interrogations de notre siècle : qu’est-ce que la nudité ? que peut-on montrer de son corps ? qu’est-ce que l’identité individuelle ? quelle est la place de l’individu dans la société ? comment construire une société plurielle ?

Le carrefour de l’humain
Ainsi les enjeux de nos sociétés mondialisées peuvent être organisés selon les catégories de pudeur et impudeur : l’économie capitaliste détourne son regard de l’impudeur des corps des pauvres et des délaissés ; l’impudeur d’une société qui exige la transparence et provoque l’irruption de l’intime dans l’espace public; l’impudeur de la technologie médicale qui s’immisce à l’intérieur du corps humain et proposera bientôt de remplacer chacun de ses organes. Sous l’œil d’Ilario Rossi, la pudeur devient la caractéristique de notre humanité, l’expression de notre nature finie et corporelle. Contrôler, au moyen de la pudeur, ce que nous impose la nature, c’est reconnaître ce que nous sommes.
Alain Fleischer se restreint quant à lui aux champs artistique et visuel. A partir du mythe de Diane surprise par un chasseur pendant son bain, il oriente immédiatement son regard vers les thèmes du sexe, du spectateur-voyeur et de la représentation. Si la peinture a représenté abondamment la nudité, c’est avec l’apparition de la photographie que cette représentation est devenue pornographique. En effet, l’hypothèse de Fleischer est que seule la reproduction mécanique du corps, sans l’intermédiaire d’une main artistique, est pornographique, donc impudique.

La mécanique du porno
La pornographie intervient au moment où l’empreinte du corps est fixée sur un support. Il n’y a alors plus seulement ressemblance mais preuve : le modèle est compromis dans sa nudité. C’est alors que sont projetées dans la salle obscurcie une sélection des photographies que Fleischer prend depuis sa chambre d’hôtel lorsqu’il voyage, à New York, Toronto, Rabat, S‹o Paulo. Sur l’écran que lui proposent les façades ou les toits des immeubles avoisinants, «la peau de la ville», à défaut un store au-dessus d’une fenêtre, il projette des images tirées de médiocres revues pornographiques. Les photographies qu’il en tire deviennent esthétiques (par le contraste entre le noir blanc des images des revues et le bleu de la nuit ponctué des lumières de la ville) et artistiques (par le rituel de projection et de reproduction). Ces milliers de clichés qu’il collectionne depuis vingt ans sont pour Fleischer le moyen de rendre de leur noblesse aux modèles photographiés dans ces poses impudiques, de les renvoyer à l’obscurité qu’exige la pudeur amoureuse.
Est-ce la même pénombre que celle de la salle de conférence où nous sommes plongés ? Fleischer n’explique pas l’effet de cette projection sur d’autres spectateurs que lui-même. Notre pudeur est mise à l’épreuve : la limite convenable est-elle franchie ? Pourtant, protégés au creux de notre fauteuil, ces sexes géants nous dérangent moins que la maladresse qui fait manquer une marche, sous le regard du public qui attend son café.
«La pudeur est solitaire», conclut Ilario Rossi. Derrière le voile des convenances, elle est furtive, elle se déplace. Comme le rose aux joues, elle apparaît toujours trop tard, une fois que la tenture a été soulevée. Alors, quand la caméra de télévision se faufile dans la salle de bain, elle lui laisse la place pour se cacher plus loin, insaisissable encore.

Parutions récentes :

Alain Fleischer, La hache et le violon, Seuil, 2004.

Ilario Rossi, «Mais dans quel monde vit-on ?», La paranoïa ou la maladie de la persécution, Actes du colloque GRAAP mai 2002, Lausanne, 2003.
«Mondialisation et sociétés plurielles ou comment penser la relation entre santé et migration», Médecine et Hygiène, n° 2455, 2003.

HAPAX n. m. XXe siècle. Emprunté du grec hapax (legomenon), «(dit) une seule fois ». Mot, forme qu’on ne rencontre qu’une fois dans un corpus donné, notamment dans l’ensemble des textes connus d’une langue ancienne.

Dictionnaire de l’Académie française

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