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Biographie : Né en 1910, le parcours d’un militant

icone auteur icone calendrier 4 mars 2005 icone PDF DP 

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Amille deux cents mètres d’altitude, dans le Jura vaudois, au pied des Aiguilles de Baulmes, il y a un pâturage exploité, les Gittaz. Or quoique faiblement peuplé, la toponymie le divise : la Gittaz Dessus et la Gittaz Dessous. Cette distinction donne l’échelle d’un petit pays, celle de la marche à pied. Au début du siècle passé, les occasions de se rencontrer étaient pour les jeunes à la mesure de ce périmètre endogamique. Julien et Bertha surent pourtant se trouver, elle de l’Auberson, lui de Baulmes. Ils se marièrent. En 1910 naquit Edouard Cachemaille.
Instituteur exemplaire, chrétien engagé, il fut député socialiste de l’arrondissement, à majorité bourgeoise de Pully. Son expérience de la vie de ce canton est exceptionnelle. Il en a rédigé quelques chapitres. D’où ces notes de lecteur.

Une société mi-close
Edouard Cachemaille appartenait à une famille modeste. Son père fut engagé comme ouvrier, puis contremaître chez PCK (Peter, Cailler, Kohler). A Orbe, Edouard Cachemaille fut élève au collège, qui dans les petites villes vaudoises décentralisait la voie qui conduit aux études gymnasiales et universitaires. Un soir, le directeur passe au domicile de ses parents pour les encourager à inscrire Edouard au gymnase. Ils ne peuvent que répondre que leur revenu ne leur permet pas de financer des études longues. Mais une voie intermédiaire est possible : l’Ecole normale où sont formés les instituteurs. A condition de réussir le concours d’entrée. Edouard Cachemaille le réussit. A vingt ans, il est prêt à l’emploi : des ordres de marche du Département pour effectuer des remplacements aux quatre coins du canton. L’ascenseur social a partiellement joué.
De l’exercice du métier dans les années trente, ce qui frappe, c’est, dans les villages, l’hétérogénéité des classes, jusqu’à cinq degrés avec vingt-cinq ou trente élèves. Mais aussi le poids des notables locaux qui décident des vacances, voire des horaires, en fonction des travaux des champs. Sans parler des examens, les épreuves étaient corrigées avec des membres de la commission scolaire, la Municipalité offrant à dix heures le café et les croissants.
A cet étroit contrôle de proximité s’ajoutait la haute surveillance, radicale, du Département de l’instruction publique.
Edouard Cachemaille fut nommé à Valeyres-sous-Rances. En 1934, les Jeunesses socialistes organisaient à Orbe un meeting avec comme orateur Léon Nicole. Ce dimanche-là, le jeune instituteur s’y rendit en curieux et avec les participants applaudit le discours enflammé. Deux jours plus tard, le mardi, l’inspecteur scolaire apportait officiellement un blâme du Département. Il avait été vu au meeting, un notable s’était plaint. On exigeait de lui plus de retenue.
Adepte d’une pédagogie renouvelée, Edouard Cachemaille s’inspirait de Freinet. Un notable maurrassien dénonça cette dérive. Lorsque Edouard Cachemaille, avec d’excellents états de service, voulut postuler à Renens, alors dirigée par la droite, il essuya un échec pour des raisons politiques. De même, son père, à la fabrique, avait été averti que comme contremaître il ne pouvait afficher de sympathie pour le socialisme et, au su des ouvriers, être abonné au Droit du peuple.
La pression, voire la répression, à tous les niveaux (commune, canton, entreprise) était permanente. Son outil favori : le contrôle des nominations. Aussi faut-il considérer les procédures de nomination comme une donnée fondamentale d’un régime de liberté. La mise au concours, la présence dans le jury d’experts neutres sont des règles primordiales si l’on veut empêcher que sous l’apparence démocratique s’instaure un régime autoritaire ou clientéliste.
Les réseaux
Même sous contrôle d’un parti dominant, une société complexe offre des appuis pour faire front. Edouard Cachemaille avait créé une coopérative scolaire, manière vivante d’apprendre les règles démocratiques et la gestion financière à ses élèves. L’actif était déposé à la caisse Raiffeisen. D’où la sympathie des paysans engagés dans plusieurs mouvements coopératifs. Le coopératisme, vécu comme contre-pouvoir du capitalisme, apparaît essentiel dans la société d’avant-guerre. La centralisation actuelle de Coop, considérée comme condition du succès commercial, est un affaiblissement des contre-pouvoirs, donc des espaces de liberté.
Les réseaux dépassent le domaine économique. Edouard Cachemaille s’est engagé comme socialiste chrétien, membre de l’Eglise libre, militant pour la tempérance, fidèle aux camps de Vaumarcus où il éprouvait et vivait la fraternité comme un sens à sa vie. Au-delà des frontières, sa rencontre avec André Philip (voir encadré ci-contre), à Roubaix, fut pour lui une référence durable.

Avec le recul
Entre la société fermée, celle des Gittaz au début du siècle et aujourd’hui, quel gain en liberté, en pluralisme, en confort ! Mais ces conquêtes et leurs délices semblent avoir émoussé l’invention (politique, artistique, économique). Selon la formule de Marcuse, qui fut à la mode en 68, l’homme du bien-être serait-il «unidimensionnel»? La créativité sociale est plus que jamais à l’ordre du jour. Dès l’origine de DP, nous avons eu l’ambition de la servir avec nos moyens modestes. ag

Aparté sociologique : le petit char

Ecouter un contemporain assis en face de vous parler de ses souvenirs de la guerre de 14 est une expérience extraordinaire, celle du présent de la conversation et celle du report à une société et des modes de vie rendus si lointains par l’accélération du progrès technique. Pour le plaisir, ici, un seul exemple : le petit char. La plupart des familles modestes en possédaient un pour les transports lourds : charbon, coke, qu’on allait chercher à l’usine à gaz, bois et tout ce qui était nécessaire pour le jardin familial exploité comme ajout au budget alimentaire. Les enfants étaient aussi de corvée pour ramener l’engrais indispensable au jardin : le crottin de cheval qu’ils allaient ramasser dans les rues et routes où circulaient les transports hippomobiles. Ils partaient avec le petit char, une grande caisse, un balai, une ramassoire. Mais le char pouvait à l’heure du jeu et des courses prendre des allures romaines. Ben Hur était partout. Aujourd’hui le char miniaturisé n’est plus qu’un jouet pour petit enfant. Il est sorti de la chaîne productive familiale.

André Philip

Socialiste français, membre de la SFIO depuis 1920, économiste, professeur à Lyon, député depuis 1936, il vote contre les pleins pouvoirs à Pétain, avant de rejoindre de Gaulle à Londres. Membre du gouvernement provisoire en 1944. Président de la section française des socialistes chrétiens.
Il eut des contacts étroits avec les Romands qui admiraient ses talents oratoires, sa culture, sa droiture. Il influença les socialistes chrétiens mais aussi les socialistes pro-européens et les partisans d’une planification de l’économie.

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