L’éditeur Seghers publie une anthologie des écrivains poètes contemporains (quelques-uns nés avant 1900) qui ont avec la Suisse un lien d’origine ou d’adoption. Son titre se lit en trois séquences, dont l’encrage est différencié : La poésie (les auteurs choisis incarnent donc la poésie) en Suisse romande (une frontière les distingue) depuis Blaise Cendrars (ce Chaux-de-fonnier, on le sait, a choisi la nationalité française, ce qui relativise l’affirmation précédente).
Une optique transfrontalière
Le choix initial, celui des trois premiers auteurs, est révélateur de la problématique romande.
Blaise Cendrars dont la liberté d’expression contredit l’image du Romand qui, intimidé par Paris, parlerait précieux, raffiné, moralisateur :
Tu parles, mon vieux
Je ne sais pas ouvrir les yeux ?
(«Aux cinq coins»).
Charles-Ferdinand Ramuz à la recherche d’une authenticité tirée de son pays même :
On ne greffe que sur le sauvageon : c’est comme ça que nous greffons
(«Salutations paysannes»).
Enfin Charles-Albert Cingria, qui recompose le banal en insolite :
- Comment je fais en montée ? Eh bien je change de vitesse puisque les vitesses existent. Maintenant si c’est trop dur ? dans ce cas, je change encore de vitesse ?
- Vous étiez en première sans doute.
- Il y a une vitesse à peine moindre que la première, qui est d’aller à pied.
(«Journal de Genève», 19 juillet 1940).
Cendrars, Ramuz, Cingria ouvrent au début du siècle un champ si large qu’on ne pourra pas confiner la poésie et l’écriture romande dans son pré frontalier.
Quelle langue ?
L’anthologie poétique comporte de nombreux textes en prose. Les responsables de l’anthologie (Marion Graf et José-Flore Tappy) ont estimé, à juste titre, que la forme poétique traditionnelle, celle des vers rythmés, faisait parfois faux-vieux comparée à l’expression plus libre. C’est évident pour Edouard-Henri Crisinel ou Gustave Roud. Mais ont été choisis aussi des textes de prose d’auteurs poétiquement éprouvés comme Philippe Jaccottet, Lorenzo Pestelli, Corinna Bille. Parti pris heureux. Car il peut y avoir comme un glissement naturel vers le poème court, chargé poétiquement par un vocabulaire à longue résonance dans notre imaginaire, comme l’aube ou les larmes. On aboutirait alors, en suivant cette pente, à la création d’une forme aussi convenue que de nouveaux alexandrins. Les choix «prosaïques» de l’anthologie démentent ce qui pourrait être un académisme romand.
L’art des nomades
De même, la référence unique à nos paysages familiers est rompue d’une part par les écrivains voyageurs :
Et ce matin sur les draps propres
la petite tache de sang des punaises
mais le lit était bon.
(Nicolas Bouvier, «Soho», juillet 1970).
et aussi par les délégués du CICR (Alain Rochat, Jean-Georges Lossier ) confrontés à une souffrance sans pittoresque :
Huambo, Kigali, Sanaa.
(Alain Rochat, «Litanie des villes meurtries»).
Le renouvellement et la diversité sont démontrés par ce choix de textes placé sous l’égide de Blaise Cendrars. Il y a des écrivains qui prennent des risques verbaux et existentiels. Il n’y a pas une poésie romande AOC. ag
La poésie en Suisse romande depuis Blaise
Cendrars, présentée par Marion Graf
et José-Flore Tappy, Seghers, Paris, 2005.





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