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Le livre : Itinéraire d’un militant valaisan

Il y a deux morts. Celle du dernier souffle et celle de l’oubli. La deuxième est lente comme une érosion. Elle efface dans la mémoire ou la conscience d’autrui toute trace de ce que l’on fut ; elle finit par anéantir les dernières preuves matérielles de soi. Disparition du disparu. Jules Romains a fait de ce sujet un roman, exercice réussi.
Il aurait suffi de peu de choses pour que soit accomplie la disparition de Paul Meizoz. «De lui, il subsiste à peine quelques images ? L’appartement de Vernayaz a été vidé ? Il ne laisse rien, ni maison, ni argent. C’était dit par avance, comme un vœu.» Mais Paul Meizoz fut de 1952 à 1960 le premier président de commune socialiste du Valais (avec quel décalage par rapport à l’évolution des autres cantons !). Donc entré dans l’histoire locale. De surcroît, son petit-fils, Jérôme Meizoz, est écrivain. Il a consacré à son grand-père un petit opuscule, fait de souvenirs et de documents tirés d’un épais dossier noir, «quelques bribes de correspondance, des cartes postales écrites de buffets de gare, des heures de rendez-vous». Chaque lecteur de Jours rouges est donc une mémoire pour un temps maintenue.

Le courage du militant
Le Valais, par sa rudesse géographique, même domestiquée, par son intolérance religieuse et politique, longtemps imposée, bref par son caractère, pourrait inciter à faire de l’implantation du socialisme un récit épique. Il fallait, pour militer, du courage et de la conviction, et aussi la protection tutélaire des régies fédérales : Paul Meizoz fut machiniste CFF à l’usine électrique de Vernayaz. Mais Jérôme Meizoz se refuse d’en faire une épopée. Des épisodes qui se prêteraient à une reconstitution forte sont traités sur le mode mineur, par exemple, l’expédition faite avec Dellberg auprès des ouvriers du premier barrage de la Dixence pour tenter de les syndiquer. Et pourtant les victimes du travail furent nombreuses, non seulement par accident, mais par silicose. Ceux d’Isérables sont énumérés, nominativement, dans la simplicité, comme une inscription sur un monument aux morts. Cette retenue frappe d’autant plus que les socialistes s’exprimant avant guerre dans Le Peuple valaisan le faisaient dans un langage appuyé, balancé, de rhétorique à l’ancienne.

La guerre d’Espagne
On s’approche pourtant du récit épique à l’occasion de la guerre d’Espagne. Paul Meizoz participe activement à un réseau de soutien : envois de faux passeports, fusils glissés sous les essieux. La police fédérale alertée perquisitionne mais elle fait chou blanc. Meizoz a été averti par son beau-frère qui appartient à la police fédérale. La solidarité familiale (le clan) l’a emporté sur le devoir de fonction.
Mais l’auteur s’astreint rarement à recomposer ainsi un épisode de vie. Il se défend d’avoir voulu écrire une biographie. Il s’est d’ailleurs libéré de la chronologie et de ses contraintes linéaires. Il laisse émerger des souvenirs. «Va m’acheter un paquet de Mary Long» tient la même place que l’évocation du Retour d’URSS d’André Gide ou les affrontements avec Léon Nicole, soviétophile. Quelques détails suffisent pour le décor : le buffet de la gare, le rituel des «trois décis». Les repères permettent de reconstituer un parcours, comme le propose le sous-titre de Jours rouges, «un itinéraire politique». Mais l’homme, celui qui plante un drapeau rouge dans le Valais central, est seulement esquissé. Peut-être par double pudeur, celle de l’auteur qui n’ignore pas que les souvenirs révèlent celui qui les sélectionne et celle du petit-fils qui parle d’un grand-père familier et patriarche. D’où le ton particulier de ce livre politique et intimiste.

Jérôme Meizoz, Jours rouges, Editions d’En bas, Lausanne, 2003.

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