Mode lecture icon print Imprimer

La Suisse du début du 20e siècle vue par un Arménien

Avétis Aharonian, Le Village suisse (traduit de l’arménien et annoté par Sévane Haroutunian), Paris, Ed. Turquoise (coll. Altérités), 2016, 255 pages

Photo Ed. Turquoise Photo Ed. Turquoise

Le regard d’un étranger (authentique ou imaginaire) sur le pays auquel on appartient constitue un véritable genre littéraire. Que l’on songe aux Lettres persanes de Montesquieu ou au fameux «point de vue de Sirius» dans Micromégas de Voltaire.

Ici, il s’agit de la vision sur la Suisse d’un intellectuel arménien qui fut, de surcroît, une figure historique. Avétis Aharonian (1866-1948) est né dans un village au pied du mont Ararat, territoire de l’Empire des tsars. Il fait des études universitaires à Lausanne entre 1898 et 1901. Il s’investit pleinement dans l’activité politique et devient un fervent défenseur de la cause arménienne. Emprisonné à Tiflis, il réussit à s’enfuir et s’exile en Suisse.

Par la suite, il présidera la délégation de la première République arménienne (1918-1920) lors des traités internationaux et sera élu président du Parlement de cet Etat éphémère. Après la soviétisation de l’Arménie et le traité de Lausanne (1923) qui met fin à l’indépendance, il demeurera en exil entre la France et la Suisse.

Auteur prolifique d’études et récits, il rédige son Village suisse entre 1902 et 1904, le remanie et le publie en 1913.

On doit à Sévane Haroutunian, Suissesse d’origine arménienne, assistante-doctorante à l’Université de Genève, la redécouverte du texte, sa traduction et les utiles notes qui l’accompagnent. On appréciera particulièrement ses explications claires de termes arméniens ou persans.

Il s’agit, de la part de l’auteur, d’une étude solide et approfondie de la réalité suisse, même si elle est fortement idéalisée.

Le récit se compose de lettres, destinées à être publiées, à un «cher ami» en Arménie, et signées Kourbat’-Haroun, pseudonyme tiré du persan que l’on peut interpréter par «le messager en exil». C’est un véritable travail ethnographique, dont Aharonian avait déjà l’expérience: il avait par exemple rédigé un livre sur les femmes villageoises d’une province arménienne.

Le but de l’ouvrage est parfaitement clair: il s’agit d’opposer systématiquement une Suisse de progrès, de liberté, de démocratie, vue de manière idyllique, à une Arménie dans les fers, ignorante et arriérée, pour amener celle-ci aux Lumières.

Aharonian part de l’idée que la vérité d’un pays se trouve non dans les villes, mais au sein des villages, d’où le titre de son livre. Ce faisant, il est clair qu’il passe complètement à côté des réalités de la Suisse moderne et industrielle. Ce pays, dans une perspective assez rousseauiste, reste à ses yeux une nation de paysans, même s’il admire l’omniprésence du chemin de fer, de ponts de fer, du télégraphe, des machines agricoles et des écoles.

Le village où il a choisi de résider est Puidoux, dans le canton de Vaud, commune à la fois paysanne et vigneronne. Tout, ici comme ailleurs en Suisse, lui paraît «doux, paisible, raffiné», au contraire de l’Arménie où règnent «l’ignorance et la sauvagerie».

Il évoque souvent la brutalité de son peuple, envers les hommes comme envers les animaux. Il y a des scènes pathétiques, comme celles où le collecteur d’impôts frappe violemment le pauvre paysan qui ne peut s’en acquitter. Dans son collimateur, on trouve souvent «le Kurde avide de sang [qui] se cache le fusil à la main». Il est vrai que les Kurdes, peuple qui sera plus tard à son tour martyr, avaient participé activement au massacre des Arméniens de 1894-1896 dans l’Empire ottoman; il en sera de même dans celui qui aura lieu en 1915.

A propos de ces massacres, on voit que la population suisse en a été dûment informée, s’est mobilisée en faveur des victimes et a réagi avec une grande solidarité: en moins d’une année, 700’000 francs de dons furent recueillis en 1896.

On lira avec intérêt les descriptions d’Avétis Aharonian. Il traite d’abord de la maison villageoise, qui le frappe par sa propreté, au contraire de la chaumière arménienne empestée par la fumée du feu obtenu avec des bouses de vache séchées.

Il témoigne d’authentiques qualités d’écrivain. Son style est vivant, il sait capter l’attention du lecteur par des anecdotes et des dialogues. Parfois la langue est lyrique, teintée de romantisme, lorsqu’il évoque montagnes et cascades. Deux bémols cependant dans son enthousiasme. Il relève «la laideur des habitants» qui contraste, selon lui, avec la nature si charmante. Quant au vin vaudois, «il est bien sûr très en dessous des vins caucasiens»!…

Il est admiratif du fait que les pasteurs sont tous des universitaires, et que les enterrements protestants soient si simples. Il déplore la coutume arménienne des lamentations. Certes, il faudra supprimer ces «coutumes dangereuses», mais par étapes, sans «ne jamais [les] tourner en dérision» ni «offenser les sentiments du peuple». En cela, il fait preuve de sagesse!

On sourira devant sa mention du respect strict de la propriété qui caractérise les Suisses: on ne cueille indûment ni fruits ni grappes de raisin. L’auteur relève sans aucune ironie l’expression bien helvétique «c’est défendu».

Aharonian éprouve une admiration particulière pour les progrès agricoles (fertilisation chimique, choix de graines, machines perfectionnées) et la reforestation. En séjour dans un autre village, Wimmis dans le canton de Berne, à proximité du lac de Thoune, il s’intéresse au journal régional, le Simmenthaler Blatt, entièrement rédigé, imprimé et distribué par un certain Monsieur Ilg et sa famille. Il note avec justesse la richesse en Suisse de cette presse régionale et locale, qui abonde alors en titres.

La culture n’est pas absente de son récit. Il parle de La Dîme de René Morax, qui évoque un épisode précédant la Révolution vaudoise de 1798, et jouée dans la «Grange sublime» de Mézières par des acteurs et chanteurs du cru. Cette œuvre le séduit bien sûr aussi comme hymne à la liberté.

Toute la deuxième partie de l’ouvrage est consacrée au système politique suisse: commune, canton, fédéralisme, etc. Si l’auteur témoigne d’une connaissance précise de cette structure, son texte rappelle un peu trop les cours d’instruction civique et présente donc un moindre intérêt pour le lecteur suisse. Par ailleurs, il s’illusionne sur l’égalité absolue qui régnerait, selon lui, entre tous les citoyens. Il n’est d’ailleurs pas totalement dupe de son «naïf émerveillement». Mais rappelons qu’Aharonian présente un modèle pour la régénération de sa patrie, qui est alors une nation divisée et asservie.

En conclusion, il appelle son peuple à ne pas considérer ses misères et sa pauvreté comme une fatalité. Il est pauvre, ignorant et «non éclairé», mais «riche de forces qui sommeillent, qui ont besoin de temps et des conditions pour de belles et puissantes créations civilisatrices».

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/29021
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/29021 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.