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Génie génétique: Crispr, patate douce et Syngenta

Pendant que politiques et régulateurs sont embarrassés par les OGM, la science avance

Dans le monde des plantes OGM, la quiétude s’installait.

L’Union européenne, de guerre lasse, laissait les pays membres décider. La Suisse s’installait dans le confort d’un moratoire extensible (DP 1998).

Pendant ce temps la science, indifférente, progressait.

Les nouveaux produits agricoles

D’abord, elle déchiffre le génome complet de pas moins de 47 produits agricoles cruciaux, dont tout d’abord le riz en 2002, puis le maïs et le sorgo en 2009, le blé en 2012. Résistent encore l’ognion, la pomme de terre, la patate douce et la canne à sucre, aux génomes trop complexes.

Connaître le génome entier d’une plante permet, par exemple, de localiser les gènes et d’établir la carte de leurs variations.

Plus récemment, on a mis au point de puissants ciseaux moléculaires – des machines moléculaires (des enzymes appelées nucléases) capables de cibler un endroit du génome avec précision, et de le modifier selon des instructions préalables. Par exemple inactiver un gène, le réparer s’il avait muté, le modifier (par une variante plus favorable) ou, sur le modèle de la transgénèse, insérer un ADN étranger.

Ces modifications doivent se faire dans l’œuf (ou l’embryon précoce), dans des cellules souches ou dans toute cellule végétale. Le système le plus connu s’appelle Crispr-Cas9. Sans trop exagérer, on peut penser que désormais, l’ensemble du vivant constitue un chantier d’ingénieur.

La différence OGM / Non-OGM s’estompe: disparition des OGM

Selon la directive 2001/18/EC, les OGM sont des «organismes dont le matériel génétique a été modifié d’une manière qui ne s’effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle». En Suisse, l’article 5 alinéa 2 de la loi sur le génie génétique reprend la formulation européenne.

Or les opérations des nucléases comme Crispr – inactiver, réparer ou modifier un gène existant – peuvent être obtenues de manière naturelle (à condition d’être patient). La distinction OGM / Non-OGM devient donc beaucoup moins pertinente. Ainsi des nouvelles variantes de riz parfumé, du blé résistant au mildiou et, dans un proche avenir, des variétés de soja, de colza et de riz tolérantes aux herbicides, sont obtenues sans recourir à la transgénèse, et donc sans être des OGM au sens de la loi actuelle.

La Suède, le Bundesamt für Verbraucherschutz und Lebensmittelsicherheit (BLV) allemand et les Pays-Bas ont déjà demandé de retrancher ces nouveaux produits agricoles de la réglementation OGM. Les Etats-Unis prendront une décision incessamment sur la base d’un champignon résistant au flétrissement obtenu par Crispr.

C’est la première «disparition» des OGM.

Le transfert de gènes d’un organisme à un autre n’est pas non plus exclusif au laboratoire. Au contraire, de nombreuses plantes transgéniques existent naturellement, la plus célèbre d’entre elles étant la patate douce.

Il y au moins 8000 ans, Agrobacterium tumefaciens (le même système microbien utilisé par Monsanto) créa une patate douce moderne en insérant deux gènes étrangers, ce qui permit à la racine ancestrale de stocker des sucres dans un tubercule. Un blé bio populaire en France (blé Renan) est aussi un transgène mais, sans l’intervention de A. tumefaciens, il a été obtenu par croisements séquentiels et chimiothérapie.

C’est la deuxième disparition de la frontière OGM / Non-OGM.

La troisième, c’est la disparition des plantes OGM d’Europe, illustré ici par l’épopée Syngenta. En Chine, gouvernement et scientifiques sont favorables à la biotechnologie et aux plantes modifiées génétiquement, garants à leurs yeux d’une sécurité alimentaire. Mais la population, échaudée par de nombreux scandales alimentaires, demeure réticente. La stratégie consiste à siniser les techniques. Ainsi le génome du riz a été séquencé en Chine, et un riz BT (OGM) refabriqué localement – il n’a jamais été planté. L’acquisition de Syngenta pourrait à terme rassurer le consommateur chinois et signifier aussi, hélas, une délocalisation hors d’Europe du savoir-faire et de la recherche.

Chantier législatif

Comment réagir? Peut-être en décrispant la législation, aujourd’hui trop centrée sur des processus fatalement rendus obsolescents par la science, et en la faisant évoluer vers les produits, ce qui protégerait aussi les consommateurs.

Ensuite, il faudrait imposer la transparence et rendre obligatoire l’enregistrement de tous les produits, y compris ceux de la nouvelle vague.

Enfin, il s’agira de remettre en débat la question de ce qui est brevetable et, en échange de leur exemption de la législation OGM, d’exiger le passage dans le domaine public des «nouveaux produits agricoles».

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Discussion

  • Qu’en pensent les anti-OGM purs et durs? Le constat se précise: avec ses états d’âme éthiques et ses moratoires, la Suisse aura perdu beaucoup de terrain en matière de technologie et de connaissances de base … et la Chine va tirer les marrons du feu.

    • 1.1
      info-gmo says:

      Ce qu’on peut en dire en tant qu’opposant au génie génétique, c’est que si les technologies évoluent, la logique reste la même. Ce que les progressistes de gauche ont beaucoup de peine à voir, c’est le rapport entre semences et autonomie de la paysannerie. C’est-à-dire que c’est la dépossession des cultivateurs-trices qui progresse ici, de même qu’avec la conversion rapide d’institutions publiques comme Agroscope vers une agronomie technologisée.
      Ainsi un tel article va à fond dans le sens des promoteurs des OGM, qui ne cessent depuis 20 ans de réclamer « l’équivalence en substance » au niveau légal entre OGM et non-OGM, en naturalisant les technologies comme vous le faites ici. Dès le départ, ils ont revendiqué que la loi ne s’occupe de du produit et non du processus. D’une part, l’examen du produit se fait selon des critères partiaux, d’autre part c’est précisément une manière de dépolitiser le débat.
      Vos trois « disparitions des OGM » ajoutent une couche de confusion.
      On a beau jeu d’adopter une posture philosophique profonde telle que « Sans trop exagérer, on peut penser que désormais, l’ensemble du vivant constitue un chantier d’ingénieur » sans toutefois en discuter les implications politiques, pour ensuite contribuer à saper la résistance. En effet, l’argument selon laquelle on prend du retard en matière de compétence technologique à cause de nos soucis éthiques opère de la même lâcheté politique que ceux qui militent pour les ventes d’armes en disant que de toute façon d’autres pays les vendront à notre place.
      La résignation n’est autre que de la complicité.

  • 2
    Laurent Ducommun says:

    Comme tous les articles de Gérard Escher, il est très bien documenté.
    La question de fond reste : le monde a-t-il BESOIN quantitativement (je ne parle pas ici de qualité), pour s’alimenter de semences OGM ou assimilées ?
    Comme par exemple le très instructif documentaire « Demain » le démontre facilement, c’est clairement NON.
    Je partage cet avis, vu aussi d’autres lectures de tous bords à ce sujet.
    Evidemment les multinationales liées à l’agriculture, et toute la recherche scientifique qui y est liée, ça fait beaucoup de salariés dans nos pays, en particulier en Suisse, beaucoup de poids économique et politique.

  • 3
    Coquoz says:

    C’est fascinant comme les mots sont très vite pervers et orientés (les miens aussi bien sûr). Gérard Escher livre régulièrement des contributions sur des thèmes scientifiques dans DP, avec une apparence de neutralité qui est en fait très idéologique, comme souvent chez les scientifiques [et encore faudrait-il distinguer entre les chercheurs en sciences fondamentales, en sciences appliquées, ingénieurs de produits, etc., qui peuvent être parfois les mêmes personnes, et s’imaginent tous être dans une neutralité scientifique]. J’ai déjà croché à sa 5ème ligne « Pendant ce temps, la science, indifférente, progressait ». Pour illustrer mon propos, cette phrase aurait pu (dû ?) être « Pendant ce temps, les businessmen du vivant, avides, préparaient leurs nouvelles lignes de produits ». Là tout de suite, l’impression produite est bien différente, et moins sympathique.
    Le mot le plus évidemment problématique est le verbe « progresser », dont les scientifiques, même les plus vulgaires, font un grand usage. Loin de moi l’idée de rejeter en bloc la science et ses applications. Mais nous avons atteint une phase de l’histoire de l’humanité qui devrait au minimum nous garder de béatifier l’aventure scientifique comme étant un monolithe bienfaiteur de l’humanité. L’héritage de la science, c’est aussi Fukushima, le réchauffement climatique, l’extinction massive des espèces en cours, et de multiples autres périls que des scientifiques tentent de rendre visibles et compréhensibles, et que ces humains (accessoirement scientifiques) tentent de prévenir, en étant en butte contre d’autres humains qui se prétendent eux aussi scientifiques. Parler de la « science qui progresse », de « l’innovation bienfaisante », brouille le champ de vision en occultant les batailles sous-jacentes, les ravages pas forcément compensés par des progrès, les sacrifices de certains au profit d’autres, qui sont la réalité complexe du « progrès scientifique ».

    La 2ème partie de l’article, et le commentaire « d’azote », sont révélateurs qu’il est en fait fort peu question de science et de progrès, mais bien plus de positions sur des marchés. Et l’on voit là que des sciences qui peinent à progresser (en tout cas chez les acteurs des jeux de pouvoir) sont les sciences humaines et économiques. Il serait en effet du plus haut intérêt que des sciences soient appelées à la rescousse pour nous aider à échapper aux effets délétères de la concurrence mondialisée, qui voit les gagnants de la compétition empocher la totalité des bénéfices tout en distribuant généreusement les sacrifices, et en imposant une fuite en avant dont nous ne mesurons nullement les conséquences. Nous avons su intelligemment nous prémunir contre certaines maladies infectieuses. Mais nous sommes encore bien démunis contre la fuite en avant de la croissance, et contre la cruauté économique.

  • Si aucun brevet ne peut être déposé pour des produits dans lesquels des gènes ont été ajoutés ou modifiés, cela signifie que les résultats scientifiques sont publics et qu’ainsi les -grandes- entreprises n’y trouvent plus aucun intérêt commercial.

Les commentaires sont fermés.