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Œdipe et le boson de Higgs, réflexions autour de «Star Wars VII»

Ah, si Homère avait connu le cinéma…

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icone auteur icone calendrier 12 janvier 2016 icone PDF DP 

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Pourquoi écrire sur La guerre des étoiles, épisode VII, alors que le film a battu tous les records d’audience pendant les fêtes et a été vu par la quasi-totalité du public d’adolescents et de jeunes adultes qui constitue son audience principale? Les salles étaient d’ailleurs nettement moins remplies après la rentrée scolaire.

C’est que Star Wars n’est pas affaire d’actualité, mais de création d’un mythe au même titre que l’épopée de Gilgamesh, cette première fiction écrite par les Sumériens voici près de 5’000 ans, l’Iliade et l’Odyssée, l’histoire des Atrides ou les Chevaliers de la Table ronde.

Les mythes expriment sous une forme très codée, détournée et métaphorique les valeurs d’une époque, d’une culture. Ils ont parfois un auteur: Chrétien de Troyes pour les Chevaliers de la Table ronde; parfois un nom dont on ne sait trop ce qu’il recouvre: Homère pour la guerre de Troie. Mais le récit échappe vite à son créateur, il prolifère et métastase.

Star Wars a un auteur originel, George Lucas, mais ce sont maintenant les anonymes studios Disney qui détiennent les droits et dans quelques dizaines d’années seuls les historiens du cinéma en connaîtront l’origine.

Star Wars nous raconte la lutte du bien contre le mal, un thème que l’on ne retrouve guère dans les grands mythes antiques, mais qui est très présent dans les fondements de la société et de la politique américaine dont Star Wars est issu.

Dans un film d’aventure classique, le héros positif triomphe à la fin. Dans les opus de Star Wars, tout est beaucoup plus ambivalent et la victoire a souvent un goût amer. Il arrive que les héros du bien changent de camp, ils passent «du côté obscur» selon le vocabulaire de la saga, et l’inverse est parfois tout aussi vrai.

Il existe selon nous trois éléments qui transforment les sept films (d’autres sont annoncés) de la série en support mythologique.

Pour commencer, dans les récits de Star Wars, il existe dans l’univers un élément mystérieux baptisé «la Force» qui imprègne toute chose et se présente en substrat de la réalité du monde. Certains humains dotés de facultés mystérieuses peuvent maîtriser cette «force» qui leur donne de grands pouvoirs, mise au service du bien comme du mal. La notion chrétienne de grâce, définie par l’apôtre Paul et saint Augustin – qui, elle, s’applique à tous – n’est pas forcément très éloignée de la «Force».

Cette «Force» peut aussi être vue comme une métaphore poétique de ce que les physiciens appellent le champ de Higgs, qui imprègne tout l’univers et qui par l’intermédiaire du mécanisme de Brout Englert Higgs donne une masse à la plupart des particules, et en définitive fait exister notre réalité. Pendant longtemps, la grande presse parlait simplement du boson de Higgs et des communicants mal inspirés ont parlé de «la particule de Dieu». Est-ce une coïncidence dans Star Wars? George Lucas avait peut-être simplement lu un article de vulgarisation au début des années 70 et il s’en est inspiré. Cette notion de «la Force» entre en tous cas en résonance évidente avec des attentes implicites chez les spectateurs et n’apparaît pas seulement comme une simple convention romanesque.

Le second ingrédient est lié aux conflits familiaux qui sont le nerf de l’intrigue. Sans entrer dans les détails, au terme des six premiers épisodes, un père qui dirige l’armée des méchants, Dark Vador (Darth Vader en v.o.), se sacrifie pour son fils, Luke Skywalker, qui est le héros des gentils. A la fin du septième épisode, la situation est presque inversée: un fils, chef des combattants du mal, tue son père qui est dans le camp du bien. Star Wars, c’est Œdipe en visite chez les Atrides. Un arbre généalogique ne serait pas inutile pour ne pas s’y perdre. Cette trame est caractéristique des récits mythiques et pas du tout du cinéma d’action traditionnel.

Le troisième élément est celui de la résolution des conflits. Bien sûr, en gros, le camp du bien l’emporte, mais toujours de manière assez ambiguë. Les héros les plus sympathiques finissent généralement par être tués ou alors disparaissent Dieu sait où. Il en va de même dans les grands mythes: Romulus tue son frère, Achille est abattu par une flèche, Hercule devient fou et brûle ses enfants, Gilgamesh perd son compagnon Enkiddu.

De manière tout à fait singulière dans le système hollywoodien, les trois premiers volets de la série nous racontent une seule et même histoire: comment un jeune homme destiné à être le champion du bien devient l’incarnation du mal. Ce sont les personnages les plus négatifs qui fournissent le fil conducteur des films.

Rappelons que ces trois premiers épisodes ont été tournés quinze ans après les numéros IV, V et VI qui datent de la fin des années 70, une bizarrerie sans doute unique dans l’histoire du cinéma. Nous nous souvenons encore d’un certain désarroi lorsque nous avons vu le premier film en 1977 qui était sous-titré «épisode IV»!

Bien sûr il y a dans les Star Wars une bonne dose de batailles, de poursuites, d’épisodes spectaculaires, de paysages incroyables et d’effets spéciaux ébouriffants, de quoi satisfaire tous les amateurs du grand cinéma populaire américain. Mais il en va de même dans les films de super héros ou de science-fiction oubliés aussitôt vus.

C’est la création, sans doute à l’insu de George Lucas, d’une nouvelle mythologie recyclant des éléments anciens, en suscitant de nouveaux avec l’appui de scénaristes virtuoses, qui explique l’incroyable succès dans la durée de cette série. Le besoin de grands mythes est peut-être un invariant de l’humanité. Ah, si Homère avait connu le cinéma…

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