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Les mémoires d’une journaliste et d’une femme libre

Laurence Deonna, Mémoires ébouriffées. Ma vie, mes reportages, Vevey / Paris, L’Aire / Ginkgo, 2014, 445 pages

Ed. de l'Aire
Photo Ed. de l'Aire

Laurence Deonna s’est fait connaître comme grande journaliste et par ses livres sur le Yemen, la Syrie ou encore le Kazakhstan.

Elle y met l’accent sur la situation des femmes et notamment, avec empathie, le sort des femmes et des mères au milieu des conflits (Moyen-Orient. Femmes du combat, de la terre et du sable, 1970). Elle a réussi à établir avec elles – particulièrement avec les femmes courageuses du monde arabe – une relation de confiance, basée sur ce qu’elle nomme la «sororité» ou la «complicité femelle».

Cette reporter hors du commun apporte une voix originale. C’est donc avec impatience que l’on attendait ses mémoires.

Or celles-ci sont difficiles à résumer dans un compte rendu. Elles ont été écrites dans le style décontracté d’une conversation familière, décousue, sans chronologie ni plan rigide, d’où leur titre Mémoires ébouriffées. C’est ce qui fait aussi le côté captivant et le charme de leur lecture! Tout s’y mêle dans un fleuve de souvenirs, tantôt plaisants et même comiques, tantôt douloureux voire tragiques. Relevons toutefois – en y introduisant un ordre certes artificiel – quelques grands axes de ce passionnant récit de vie.

L’intérêt principal du livre n’est pas dans les grandes considérations générales. Il en contient d’ailleurs peu. On relèvera même quelques lieux communs: ainsi, à propos des nouveaux moyens de communication qui en réalité ne rapprochent pas les êtres. On retiendra plutôt ces belles pages où l’auteure évoque son enfance dans une maison de maître de la campagne genevoise. Car son milieu est celui de la grande bourgeoisie protestante. Milieu qu’elle ne renie nullement («Qu’y puis-je d’être née où je suis née?»). Elle l’assume mais ne se sent pas prisonnière de ses origines: «Je n’appartiens qu’à moi-même.» Elle brosse un beau portrait de son père Raymond Deonna, député et conseiller national libéral, mais «authentique libéral», ouvert et respecté même de ses adversaires de gauche.

Un drame marque l’enfance de Laurence: la mort par accident, d’un coup de pistolet, de Petit Pierre, le frère cadet. Elle relève à ce propos la forte prégnance du calvinisme, tout de retenue, de refoulement des manifestations du deuil, qui empêche la douleur de s’extérioriser. C’est, dit-elle, la souffrance (trop maîtrisée) de sa mère Anne-Marie qui est à la genèse de ses interviews de femmes frappées dans leur chair par la guerre.

D’autres portraits familiaux rendent ce livre si humain. Celui du grand-père Waldemar Deonna, archéologue de réputation mondiale qui fut à la tête du Musée d’art et d’histoire. Ou encore celui de l’oncle Ionel, une sorte de docteur Jivago qui vécut l’enfer de la Roumanie communiste. Un second drame familial va marquer la vie de Laurence Deonna: la mort accidentelle, au volant, de ses parents Raymond et Anne-Marie, une tragique journée de septembre 1972.

Sans fausse pudeur, mais sans exhibitionnisme non plus, l’auteure narre divers épisodes de sa jeunesse et de sa vie de jeune adulte: des amours déçues, des avortements, des expériences professionnelles variées. Elle fut chauffeur de Avis Rent a Car, hôtesse chez Swissair, mais surtout collaboratrice du célèbre marchand d’art Jan Kruger. Celui-ci lui a raconté ce qu’il avait longtemps refoulé, son tragique passé de Juif polonais déporté au camp de Dora. C’est sans doute cette attention aux êtres humains, hommes et femmes, qui fait l’originalité des reportages et des livres de Laurence Deonna.

Dès 1967, elle devient reporter, se formant «sur le tas». Elle vivra des épisodes comiques, des situations dangereuses, des moments tragiques, des rencontres amoureuses éphémères, mais aussi l’ennui des longues attentes, recluse dans un hôtel en zone de conflit. Elle ne cache pas d’ailleurs ce que sa volonté de vivre libre a pu apporter de solitude dans son existence.

Ses reportages l’ont menée surtout au Proche-Orient, avec sa poésie mais aussi les rigides tabous qui y bornent la vie des femmes. C’est sa région de prédilection avec laquelle Laurence Deonna entretient une sorte de rapport amour-haine. Elle s’est beaucoup intéressée aussi aux républiques musulmanes d’Asie et relève les apports du régime soviétique, notamment en ce qui concerne la scolarisation des filles et le sort des femmes en général, des acquis aujourd’hui remis en question par le retour en force d’un Islam conservateur.

La journaliste brosse un certain nombre de portraits au vitriol de potentats ou de dictateurs, dont le sinistre Kadhafi, «un homme aux mains engluées à la fois dans le sang et le sperme», allusion à la garde prétorienne féminine qui lui tenait lieu de harem. La féministe est toujours présente dans ces pages. Elle qui n’avait pas hésité, en avril 2005, à écrire dans le Journal de Genève un article provocateur «Je ne pleure pas le pape» (Jean-Paul II).

A contrario, elle consacre des pages chaleureuses à un certain nombre d’amis, parmi lesquels on trouvera Boutros Boutros-Ghali, Ella Maillart, Sadruddin Aga Khan ou encore l’Iranienne Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix 2003. Elle rend aussi hommage à un maître, Edgar Snow, grand connaisseur du maoïsme en Chine depuis la Longue Marche, son «modèle de reporter», en déplorant l’ostracisme dont celui-ci fut victime dans son pays, les Etats-Unis, obsédés par leur anticommunisme.

Voilà donc quelques aspects de ce livre à la fois riche, émouvant et plaisant à lire. En choisissant un certain nombre de «thèmes», nous en rendons compte bien imparfaitement… Il faut lire les Mémoires ébouriffées de Laurence Deonna et se laisser emporter par le tourbillon de sa vie, de la vie.

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