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Ulysse, le Cyclope et les Valaisans

Retrouver l’origine des mythes avec les outils de la génétique, c’est possible

Les grands mythes de l’humanité sont souvent présents avec des variantes dans presque toutes les cultures. C’est le cas du Déluge, par exemple.

Mais ces grandes épopées peuvent-elles être analysées comme des organismes vivants qui restent longtemps stables, puis changent, évoluent, se transforment et parfois disparaissent? Les spécialistes de l’évolution ont élaboré des outils mathématiques permettant de traiter de grandes quantités de données génétiques et de retrouver la trace des ancêtres communs de différentes espèces. Un chercheur en mythologie comparée, Julien d’Huy, étudie les mythes, tente de retracer leur généalogie et de récupérer les fragments de l’histoire originelle en utilisant ces algorithmes développés par les généticiens.

Nous connaissons l’histoire d’Ulysse et du Cyclope par l’Odyssée (chant 9). Elle se retrouve, avec des variantes importantes, dans les récits légendaires de très nombreuses cultures qui n’ont jamais entendu parler d’Homère et des voyages d’Ulysse. Rappelons-en la trame.

Ulysse et ses compagnons entrent dans une caverne et se nourrissent des moutons et des chèvres qu’ils y trouvent. Le propriétaire, Polyphème, un cyclope anthropophage, découvre les intrus et dévore deux d’entre eux. Ulysse perce l’œil du cyclope avec un pieu et il sort de la caverne avec ses compagnons, accrochés sous des moutons. Aveuglé, Polyphème passe la main sur les animaux pour s’assurer qu’il ne s’agit pas des humains et ne parvient donc pas à repérer les marins d’Ithaque. Ulysse dit à Polyphème que son nom est «Personne» et le cyclope en est réduit à expliquer à ses congénères que Personne lui a crevé l’œil.

Julien d’Huy a repéré pas moins de 24 versions de ce récit chez les peuples d’Eurasie et du Nouveau Monde. Il l’a découpé en 79 mythèmes, des unités élémentaires du récit analogues aux gènes des êtres vivants. Il leur a appliqué les algorithmes des spécialistes de l’évolution. Le résultat est saisissant. Les versions les plus anciennes du mythe se retrouvent chez les Anishinaabes, aussi appelés Ojibwas, peuple amérindien dont l’aire de peuplement se situe entre le Montana et le Québec, ainsi que chez… les Valaisans!

Les similitudes semblent nombreuses entre les deux versions. Il est question d’un chasseur qui se retrouve dans la caverne du «maître des animaux» où il se repaît de chamois dans la version du Valais et de bisons dans le récit des Anishinaabes. Il réussit à s’enfuir accroché sous le ventre d’un animal pour échapper au possesseur de la caverne.

L’origine du mythe est unique pour Julien d’Huy. Elle date d’avant la domestication des animaux, car il n’est question que de bêtes sauvages au lieu de chèvres et de moutons. Les ressemblances entre les versions valaisannes et ojibwées font supposer que cette épopée est arrivée en Amérique avec les humains qui ont traversé le détroit de Behring il y a au moins 16’500 ans. L’auteur émet l’hypothèse que l’histoire provient du Paléolithique supérieur et a donc au moins 20’000 ans.

La version de l’Odyssée qui s’est imposée en Occident ne provient pas directement des montagnes du Valais, mais a transité par un récit sans doute syrien, lui-même issu de migrations nord-sud beaucoup plus anciennes.

Nous ne sommes pas spécialistes de mythologie comparée, encore moins des outils mathématiques utilisés par les généticiens, et donc totalement incapables de discuter de la validité de ces conclusions. Mais avouons que l’histoire est joliment poétique et se prête aux raccourcis. Il y aurait donc quelque chose de commun entre l’Amérique, Homère, Ulysse et le Lötschental!

Les Anishinaabes, seul peuple de l’Amérique du Nord à avoir vaincu les Sioux dans des guerres tribales, seraient les cousins lointains des Valaisans dont l’esprit rebelle est bien connu. Voilà de quoi alimenter la fierté et les discours de fin de banquet de nos compatriotes de la vallée du Rhône.

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Discussion

  • 1
    Alain Rouget says:

    Comparer des traits culturels à des traits génétiques et montrer qu’ils peuvent évoluer de la même manière (par sélection naturelle) fait l’objet de nombreuses publications. C’est Richard Dawkins, dans son livre classique « Le gène égoïste » en 1976, qui a proposé d’appeler  « mème » par analogie avec gène, un élément de culture (une idée, une chanson, un mythe, etc). Depuis, il y a des ouvrages de « mémétique » (cf génétique), des Sociétés de mémétique, etc. Ce qui est fascinant, c’est de penser que des mythes ou des histoires ont pu éventuellement être transmis sur une longue période par voie purement culturelle, sans le support très stable de l’ADN.

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