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La cassure pourrait être bien pire qu’en 1992

La ligne de fracture change de nature dès lors que la métropole zurichoise a rejoint les Romands

Photo Katie Brady
Photo Katie Brady (licence CC)

La capacité de résilience des vaincus après le refus de l’Espace économique européen le 6 décembre 1992 est a posteriori aussi étonnante que l’ampleur des majorités (80% à Neuchâtel, plus de 78% chez les Vaudois et les Genevois) qui s’étaient exprimées dans les cantons romands en faveur de l’EEE.

Le choc fut certes rude. Mais la violence des réactions n’eut d’égal que leur caractère éphémère. On cessa très vite de rêver à un séparatisme romand et à d’autres fariboles du même tonneau. Une fois sortis de la transe pro-européenne et de la transe anti-européenne, selon l’expression du professeur René Schwok, les Romands et les Alémaniques ont réappris à vivre, plus ou moins bien, ensemble.

Il est à relever que le sursaut et l’indignation demeurèrent circonscrits à un milieu étroit. La classe politique, à de très rares exceptions près, se résigna en l’espace d’un instant. Ce sont les mouvements de jeunesse qui rallumèrent provisoirement le flambeau, en tenant soigneusement les partis à l’écart de leurs initiatives, qui s’avérèrent en fin de compte malheureuses.

On n’entend guère les jeunes aujourd’hui et c’est même assez curieux, alors que les étudiants sont directement concernés par les menaces qui pèsent sur Erasmus et sur la recherche. Les entendrait-on que l’on pourrait du reste leur demander combien d’entre eux ont pris part au scrutin. Il apparaît que l’ouverture au monde global n’incite pas à se préoccuper du contexte local.

Le clivage entre Romands et Alémaniques tel qu’il s’est manifesté en 1992 était sans doute plus aisément dépassable que celui d’aujourd’hui. La cassure qui est apparue le 9 février ne recouvre pas la ligne de fracture habituelle, et ses conséquences sont de ce fait plus difficiles à évaluer. Elle pourrait laisser des traces plus profondes. Le simple fait que les Romands ne sont plus tout seuls, mais ont été rejoints par la métropole zurichoise, avec son poids économique et politique, change les données du problème.

En 1992, les Romands n’avaient été privés que de leurs illusions. La majorité, aussi mince que dimanche dernier, avait brisé leurs élans, leurs attentes, mais n’avait pas menacé comme aujourd’hui leur prospérité, ni la fierté qu’ils tirent de l’avoir construite.

Cette réussite a d’autant plus de prix qu’elle a un goût de revanche. Genève et Vaud sont sortis d’un trou profond; Fribourg et le Jura ont comblé leur retard. Cette fierté leur a rendu plus facile de vivre avec l’indifférence, voire le mépris de leur compatriotes alémaniques, qui s’est notamment exprimé par l’usage généralisé du dialecte. Les «Grecs de la Suisse» ne contribuent-ils pas, au travers de la péréquation financière, à l’entretien des adorateurs des nains de jardin? Et en plus ils sont prêts à payer le prix de leur branchitude sur le pouls de la planète. Et ils n’ont même pas peur de l’avenir, comme ils l’ont montré lors du scrutin.

On mesurera peut-être ultérieurement l’effet dévastateur des invectives adressées par Christoph Blocher à ses compatriotes. Il est en effet difficile de qualifier autrement le procès en défaut de patriotisme qu’il instruit contre les Romands et les citadins. On observe aujourd’hui une sorte d’hubris de la majorité populaire, qui répond à la transe pro et anti-européenne de 1992 évoquée plus haut. Elle donne tous les droits à ceux qui ont réuni une poignée de suffrages de plus. Non seulement les vaincus sont malvenus de se plaindre, mais le seul fait de s’être opposés à la majorité en fait des mauvais Suisses.

Ce qui change tout, c’est que les Romands ne sont plus seuls. Et la réaction ne vient pas aujourd’hui d’un groupe social particulier, aisément marginalisable parce que manquant des relais politiques nécessaires pour peser vraiment. C’est au sein des pouvoirs institutionnels, au niveau des cantons et des villes que l’incompréhension et la colère se manifestent aujourd’hui.

Ils ont un autre poids et une autre légitimité que le Conseil suisse des associations de jeunesse (Csaj) il y a 20 ans, ceci dit sans vouloir minimiser le mérite de ceux qui s’engagèrent à l’époque pour défendre leurs convictions. Dix villes s’expriment en tant que telles en exigeant d’être parties prenantes à la discussion sur les suites à donner à l’initiative. Cela a un autre poids qu’une protestation platonique de l’Union des villes suisses. Quoi qu’il arrive désormais, il en restera quelque chose. Les cantons avaient profité de l’avant et après vote sur l’EEE pour s’affirmer et gagner en compétences. Les villes pourraient à leur tour saisir l’occasion aujourd’hui.

Ajoutons encore qu’il ne s’agit pas seulement d’une question d’intérêts matériels, mais que c’est aussi une question d’image. La Suisse a perdu le 9 février son exemplarité. Elle qui avait toujours été, pour l’Europe, une sorte d’étalon-or de l’entente entre différentes communautés, de l’exercice des droits démocratiques et de l’équilibre entre le pouvoir central et les autres niveaux de décision, cesse d’être un exemple. Ou plus précisément, elle ne l’est plus en premier lieu pour ceux qui voudraient construire une Europe meilleure et plus à l’écoute des peuples. A en juger par ceux qui ont applaudi le plus bruyamment, à l’étranger, le vote du 9 février, elle inspire surtout ceux qui veulent la défaire pour renouer avec les vieux démons du nationalisme et du protectionnisme.

Pour la Genève internationale, pour le Pays de Vaud qui abrite le mouvement olympique et les fédérations sportives internationales, pour la patrie de Dunant, Dufour et Guisan, c’est une blessure d’image qui s’ajoute à tout le reste.

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Discussion

  • Bla bla bla…
    Le fait que cette fois un  grand canton alémanique, Zurich, est du même côté que les romands prouve simplement qu’il est faux de parler de clivage linguistique.
     
    Vous perdez votre temps en faisant dans le sentimentalisme romand. La Suisse ne sera pas « clivée ». Depuis sept siècles elle est solide. Ce n’est pas la Belgique.
     
    Et puis vous faites trop l’impasse sur le fait que chez les welsches il y a eu malgré tout eu au moins 40% de OUI à l’initiative (on ne parle pas des Tessinois qui l’ont plébiscitée) car dans l’arrière pays vaudois et fribourgeois l’intiative a été majoritaire. 
     
    Enfin vous devriez méditer ces sondages qui nous apprennent que les pays voisins accepteraient à 60% (pour la France) ou 70% (pour l’Allemagne) l’introduction de quotas d’immigration y compris pour l’immigration européenne. Pourquoi diable les Suissesses et les Suisses, qui ont eu la chance d’être consultés, auraient-ils du accepter ce que les centaines de millions de membres de l’UE, qui rêveraient de l’être,  refusent ?
     
    Quand donc les euroturbos daigneront-ils faire enfin leur autocritique?

  • Effectivement, elle devrait avoir du poids la lettre signée par les présidents, syndics et maires de dix villes suisses (Bâle, Berne, Bienne, Genève, Lausanne, Lucerne, Soleure, St Gall, Winterthur et Zurich), appartenant à quatre partis différents. En réalité, ils ne font que rappeler l’article 50 de la Constitution fédérale du 18 avril 1999 faisant obligation à la Confédération de tenir compte des conséquences éventuelles de son action pour les communes, en particulier pour les villes.

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