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Les écarts de l’Université de Zurich

Comment l’UDC et UBS ébranlent une puissante institution et lui font courir des risques de mauvais augure

Dans sa 180e année, la plus grande Université cantonale de Suisse, la mieux classée aussi dans les principaux rankings internationaux, se débat sans gloire sur deux champs de batailles inachevées.

A commencer par l’Institut de l’histoire de la médecine dont la restructuration se poursuit difficilement en raison d’une succession d’événements. Ils se résument comme suit: mise à l’écart, puis licenciement en 2012 du conservateur-enseignant et fermeture du musée rattaché à cet Institut dont le directeur et les cadres s’effacent les uns après les autres; en octobre dernier, licenciement par le rectorat de la professeure ayant renseigné la presse sur nombre de manquements; publication d’une déclaration de soutien signée en une semaine par plusieurs centaines de ses collègues à travers le monde; enfin, conclusion provisoire, réintégration partielle conseillée par un avis de droit déposé peu après.

Le tout ne serait qu’une pénible bisbille académique si le responsable du musée n’était pas le fougueux conseiller national UDC Christoph Mörgeli et si la marche arrière opérée dans le cas de la professeure Iris Ritzmann n’avait entraîné la démission du recteur le 6 novembre dernier. Ce soudain départ ne résout rien mais offre une victoire d’étape, moins à l’ex-professeur et conseiller national Mörgeli qu’à son parti, toujours prompt à critiquer «les élites» et sans doute ravi d’avoir contribué à jeter un certain discrédit sur l’Université.

Le don intéressé d’UBS

Autre affaire dont les échos ont traversé la Sarine et dont les retombées marqueront durablement la gestion des hautes écoles: le contrat de sponsoring passé le 22 mai 2012 par l’Université de Zurich avec UBS. La plus grande banque suisse financera, par l’intermédiaire d’une fondation constituée ad hoc, au maximum cinq chaires ainsi que diverses recherches et activités académiques regroupées en un UBS International Center of Economics in Society, pour une somme de cent millions de francs.

A la fin du mois dernier, se conformant à une injonction de la commission de recours des hautes écoles, l’Université a enfin publié la quasi-totalité des dispositions du contrat de 25 pages passé un an et demi plus tôt, en langue anglaise comme il se doit dans le monde du business.

On sait donc désormais qu’UBS elle-même, et pas seulement sa fondation, bénéficie de contreparties directes: en plus d’un institut et d’un grand auditoire à son nom, la banque systémique par excellence peut envoyer ses collaborateurs et partenaires suivre cours et conférences à l’Université et réserve à ses cadres supérieurs le droit de participer à des «échanges périodiques» sur des questions d’économie financière et bancaire. En sens inverse, les titulaires des chaires UBS sont fermement invités à partager leur savoir à l’occasion de manifestations organisées par leur donatrice qui, non contente de son statut de sponsor principal, exige en outre des avantages exclusifs. De son plein gré semble-t-il, l’Université de Zurich s’est engagée à entretenir avec la seule UBS un lien privilégié via «son» International Center bien sûr, mais aussi avec l’Institut préexistant dédié à l’économie politique. En clair, aucune autre société, financière ou pas, ne doit pouvoir conclure un partenariat d’une importance et d’une visibilité analogues à celles obtenues par l’UBS.

Autonomie et globalisation

De l’aveu même du commentateur de la NZZ, les cent millions d’UBS et les conditions posées à leur versement posent avec force la question de l’indépendance de l’Université qu’avait d’ailleurs soulevée un Appel lancé par des professeurs en février dernier. Quid de la liberté de l’enseignement et de la recherche dans une unité où domine le financement privé? Comment établir une structure comptable qui garantisse la transparence des flux de fonds à l’entrée comme à la dépense? On le sait, les comptes des hautes écoles ne brillent pas par leur clarté (DP 1987).

Pour 2011 et 2012, l’Université de Zurich annonce des «contributions provenant de l’économie privée» pour une moyenne de 46,4 millions de francs, soit moins de 4% de son budget. Une proportion minime en valeur, mais évidemment significative du point de vue politique. Et cela, même si l’écart entre le montant et sa portée est beaucoup moins grand que dans le cas des versements effectués par le Pentagone américain aux Universités de Zurich, Berne et Neuchâtel ainsi qu’aux deux Ecoles polytechniques fédérales. Lesquelles se partageraient bon an mal an un million de dollars pour des projets de recherche à utilité duale, militaire et civile. Modeste contribution, certes, mais dont la révélation récente n’a pas manqué de fâcher des parlementaires, tous partis confondus.

Prudemment, le Fonds national de la recherche scientifique se garde de prendre position et se contente de peser le pour et le contre du financement privé, en mettant face à face, dans la dernière livraison de sa revue Horizons (pages 8-9), deux interlocuteurs aux avis clairement opposés. Markus Müller, professeur de droit public et administratif à l’Université de Berne, craint pour l’indépendance et la crédibilité des hautes écoles. Georg von Schnurbein, professeur assistant de gestion des fondations à l’Université de Bâle, considère que la liberté du scientifique passe aussi par celle du choix de ses sources de financement.

Sur un point cependant, les deux professeurs tombent d’accord. Les Universités se trouvent désormais sous la double pression de la croissance et de la concurrence. Elles doivent produire des résultats facilement mesurables pour bien se placer dans les rankings et la compétition internationale, pour attirer étudiants solvables et professeurs compétitifs, pour obtenir des mandats de recherche et d’expertise, pour récolter des fonds auprès de sponsors et mécènes. Autant de réflexes et de comportements typiques des entreprises globalisées plutôt que des hautes écoles de culture régionale chez lesquelles on n’observe en revanche pas trace de la moindre intention de renoncer au chacune pour soi, encore moins d’une aspiration à une définition commune des conditions d’acceptation des «contributions provenant de l’économie privée».

Et même si, en Europe tout au moins, le financement de la formation supérieure incombe toujours en majeure partie aux collectivités publiques, les hautes écoles se conforment de plus en plus au modèle de l’université-entreprise. A ce jeu à haut risque ne peuvent jouer que des autorités académiques lucides et fermes et des communautés universitaires animées par une conviction d’ensemble, plutôt que divisées par des a priori idéologiques peu opérationnels ou, plus pervers encore, par de vaines querelles et des rivalités de personnes.

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Discussion

  • L?analyse de Madame Jaggi est hélas pertinente. Qu’on se souvienne notamment de l’affaire Rylander à Genève… Il est hélas fort probable que, comme d’habitude dans l’Etat de juridisme (et peu de « droit ») dans lequel se meuvent nos institutions para-étatiques ou étatiques, on nous dira que les garanties juridiques d’indépendance sont données, alors que les conflits d’intérêts sont patents. On pourrait ajouter que, en plus de la légalité textuelle probablement nécessaire, l’éthique des personnes (cadres, « experts » et « professeurs » fonctionnant dans ces institutions) devrait être exercée au plus haut degré.

  • Alors là franchement, c’est l’arroseur arrosé, l’hôpital qui se fout de la charité!
     
    Pour l’affaire Mörgeli, il faudrait savoir reconnaîitre que c’était une grosse boulette d’exiger, et obtenir, le limogeage de ce professeur. Bien entendu son positionnement politique choquait certains. Mais la liberté académique c’est comme l’imunité parlementaire. C’est précisément pour protéger contre les pressions auxquelles un intellectuel où un parlementaire est soumis dès qu’il commence à déplaire. Jean Ziegler a choqué, dès les années 70, par ses écrits mettant en cause la Suisse. L’Université de Genève s’est honorée de le protéger alors que des voix, et de grandes voix (Jeanne Hersch, Herbert Lüthy) s’élevaient contre lui. Jean Ziegler, plus tard, s’est vu retirer son immunité parlementaire par suite de pressions de lobbies financiers. Et ça c’est une honte pour le parlement. C’est pourquoi Jean Ziegler a courageusement pris la défense de Christoph Blocher quand on a voulu aussi lui enlever son immunité parlementaire.
     
    Il faut savoir rester fidèles aux principes, meme quand ils gênent apparemment.
     
    Ici on s’attaque à Mörgeli sous des prétextes obliques. On s’en prend à sa « gestion » de son institut. Mais il s’agit de mauvaises raisons, hypocrites. Premièrement sa gestion, ça se discute qu’elle ait été mauvaise. En fait elle était tout à fait bonne. Ou, si on est d’un autre avis, disons que  c’est une question d’appréciation. En réalité il s’agissait d’un procès politique, pour éliminer un homme qui déplaît à la nouvelle intelligentsia gauchiste post 68. Et de toute façon, le principe de liberté académique, rappelé plus haut, exigerait qu’on ne puisse pas limoger un directeur d’institut à moins de malversations graves. Ce qui n’était absolument pas le cas. 
     
    Bref, en dégommant Mörgeli, il fallait s’attendre à ce que cela cause un ébranlement de l’institution universitaire, attaquée dans ses fondements par ceux mêmes qui ont voulu limoger Mörgeli. Alors maintenant que cet ébranlement se produit il ne faut pas pleurer.
     
    Enfin, pour le chèque de 100’000’000 d’UBS, évidemment qui paye commande. On n’imagine mal, quelles que soient les cautèles légales illusoires pour empêcher les « dérives », qu’une banque qui allonge 100’000’000 ne puisse pas asortir cette avance de certaines conditions idéologiques ou autres remttant en cause le principe de l’indépendance académique.
     
    Là aussi c’est l’arroseur arrosé. Qui a voulu ces traités internationaux, Bologne? Cette privatisation de l’université? Les apparatchicks de gauche post 68 qui peuplent nos autorités, politiques et universitaires.
     
    Vous avez voulu cette américanisation messieurs dames les euroturbos de gauche, anciens gauchistes devenus hauts fonctionnaires de l’administration fédérale (du genre Kleiber). Alors maintenant faites preuve d’un peu de décence. Ne venez pas déplorer les conséquences de vos propres décisions auxquelles vous avez cru FANATIQUEMENT au moment où vous les avez prises.
     
    Vous avez engagé la Suisse dans la direction des universités américaines, où le fric est roi, où ce sont les grandes fondations, des grandes fortunes américaines, qui payent les professeurs financent les chaires et donc décident de la doxa idéologique en vigueur. Cela, vous l’avez voulu chez nous aussi! C’est vous les responsables de cet état de fait.
     
    Alors commencez par faire votre examen de conscience. Et même vous Madame Jaggi, n’avez-vous jamais transigé avec les principes? Vous êtes-vous opposée au système de Bologne?
     
    Il ne me semble pas.

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