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La polio pourrait menacer l’Europe

Un virus en voie d’éradication… ou de retour

Début novembre, trois journaux scientifiques influents (Nature, Science et Lancet) avertissent d’un possible retour du virus de la poliomyélite dans nos contrées. Pourtant, il y a un peu plus de dix ans, l’OMS avait déclaré la maladie éradiquée en Europe.

Le peuple suisse vient d’accepter une loi sur les épidémies légèrement renforcée. Une loi c’est bien, vacciner c’est mieux; dans le cas de la polio, la couverture vaccinale dans notre pays est au-delà des 95%. On fait tout juste – pourquoi sommes-nous vulnérables?

Les guerres profitent au virus

Le virus de la polio fut découvert il y a un siècle par Karl Landsteiner (le père des groupes sanguins). Ce virus infecte l’espèce humaine seulement, vit trois à six semaines dans les intestins et est excrété. Il est extrêmement contagieux, mais ne provoque la paralysie des membres caractéristique de la polio que dans de rares cas (entre 1‰ et 1% des personnes infectées). Il peut provoquer la mort par paralysie des muscles respiratoires.

Les symptômes sont donc rares, ce qui permet au virus de circuler et d’être transmis par voie «féco-orale» pendant longtemps sans être détecté, et d’infecter des centaines d’individus avant qu’un cas de maladie soit signalé.

En mai 2013, la surveillance systématique des stations d’épuration en Israël permet la détection du virus sauvage – et donc l’existence de personnes infectées – dans une des stations; six mois plus tard, le virus est détecté sur 25 sites; il n’y a heureusement aucun cas de paralysie déclaré. Mais en même temps la Syrie connaît déjà 22 cas de paralysie depuis le début de la guerre, alors qu’elle était pendant longtemps un pays libre de polio.

Par analyse du génome, on peut remonter la piste de ces virus jusqu’au Pakistan. Selon l’OMS, 1,5 million des 34 millions d’enfants pakistanais n’a pas pu être vacciné contre la polio en 2013 du fait de l’opposition des talibans. Opposition fondamentaliste née en 2003 au Nigeria, où des rumeurs circulent sur le vaccin qui causerait sida et stérilité. Trois ans après, la polio originaire du Nigeria frappait 20 pays et plus de 5’000 personnes étaient paralysées. Et quand le virus s’installe au Moyen-Orient, l’Europe n’est pas loin, avec ses points faibles – Bosnie, Ukraine et Autriche – pays où la couverture vaccinale est insuffisante.

Le vaccin change tout

Le développement du vaccin a pris 50 ans: c’est long. Finalement la concurrence entre deux personnalités a accéléré la mise au point de deux vaccins: le premier (de Jonas Salk, injecté et appelé IPV) basé sur un virus inactivé, le second (d’Albert Sabin, administré oralement et appelé OPV) basé sur un virus atténué.

Ces vaccins ont exigé des efforts considérables, des dizaines de milliers de singes. Le premier essai clinique d’IPV, réalisé en 1954 aux Etats-Unis, implique 1,7 million d’enfants; le second, un peu plus tard, avec l’OPV, 1,5 million en URSS. Et la polio recule drastiquement: aux Etats-Unis, de 58’000 cas en 1952 à 5’500 cas en 1957. Et plus tard, grâce à l’OMS, l’incidence globale de la polio reculera de la même manière, de 350’000 cas en 1988 à 222 cas en 2012, dans les trois régions endémiques restantes, Nigeria du Nord, Afghanistan et Pakistan.

Avant l’introduction des vaccins (IPV en 1957 et OPV en 1961), la Suisse recensait environ 850 cas par an, dont 70 décès. Le dernier cas de virus sauvage autochtone est signalé en 1982. Après l’éradication, c’est paradoxalement la vaccination qui peut provoquer dans de rares cas la polio, dans la mesure où le virus atténué du vaccin oral peut muter en virus agressif. Ce risque est très faible (un cas sur deux millions de vaccinations) mais devient inacceptable, et dans les pays riches, le vaccin oral (moins cher à produire et plus facile à administrer) est remplacé par la forme injectable dont le virus est inactif.

L’OMS espère l’éradication planétaire vers 2018. Un objectif optimiste pour trois raisons au moins. L’accident, toujours possible, qui voit des virus s’échapper de laboratoires (officiels) de stockage. Le fait que le virus peut vivre très longtemps chez certaines personnes, qui continuent à l’excréter. Enfin, une source que l’OMS ne pouvait pas prévoir au début de la campagne: les biologistes ont déchiffré le virus et depuis dix ans savent le synthétiser entièrement au laboratoire, à bas coût. Il faut rester vigilants.

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Discussion

  • Je ne suis pas très bonne en calcul, mais…:
    – « (…) entre 1‰ et 1% des personnes infectées »
    – « (…) la Suisse recensait environ 850 cas par an, dont 70 décès »
    Y a pas comme un truc qui coince?
     

    • 1.1
      Gerard Escher says:

      Merci de votre remarque. En fait il ne s’agit pas de la même chose et la phrase était un peu cryptique. Par « cas » on entend les cas de polio déclarés (paralysie), dont un grand nombre mouraient hélas par paralysie des muscles respiratories. Les 850 cas de polio déclarés représentent le 1% cité, c’est à dire qu’il y avait (en estimation) au moins cent fois plus de porteurs du virus, sans symptomes.
       

Les commentaires sont fermés.