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La peinture au 18e siècle: les très riches collections du Musée des Beaux-Arts de Lausanne

«Raisons et sentiments. Le 18e siècle dans les collections», Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts, jusqu’au 22 septembre

Disons-le tout de go: à l’instar de précédentes manifestations similaires, Raisons et sentiments. Le 18e siècle dans les collections est une exposition-manifeste et une opération de séduction. Exprimé en termes plus crus, elle s’inscrit dans la volonté de «vendre» auprès du public le futur Musée des Beaux-Arts qui, on le sait, a été au centre d’un vif débat public.

On ne peut que s’en réjouir, car cette exposition révèle l’importance et la qualité des collections du musée relatives au 18e siècle. Un siècle parfois un peu dédaigné sur le plan pictural. Sans doute les étalages de chair rose et vaporeuse de Boucher et les scènes moralisatrices de Greuze ne correspondent-ils plus guère à notre sensibilité contemporaine. Il n’y a guère que les rêveries galantes de Watteau, l’intimisme bourgeois d’un Chardin ou le pinceau fougueux d’un Fragonard pour nous séduire aujourd’hui. L’exposition du palais de Rumine constitue donc aussi une sorte de réhabilitation.

Elle se décline de salle en salle de façon thématique. Notons en passant sa belle scénographie et l’élégance des couleurs qui, pour l’occasion, revêtent les parois du musée. Le visiteur l’aborde à travers «la pompe du portrait louis-quatorzien». Le portrait français connaît en effet, à cette époque, son heure de gloire. Il est extrêmement codifié: rois, princes, duchesses ou officiers sont représentés avec velours rouge, cuirasse d’apparat, les attributs du pouvoir et un visage à la fois noble et bienveillant. L’écrivain Fontenelle pose avec un livre, tandis que Nicolas de Largillierre (le maître de ce genre pictural avec Hyacinthe Rigaud) se peint lui-même avec un porte-plume dans la main. Rien donc là de spontané, ni expression personnelle traduisant la psychologie des personnages.

Le Siècle des lumières se caractérise notamment par son intérêt pour la nature et la botanique. On aime à «herboriser». Songeons à Jean-Jacques Rousseau, à Linné et à Albert de Haller. Rosalie de Constant nous a laissé de belles planches illustrant plantes et fleurs, accompagnées d’une description scientifique de chacune d’entre elles. C’est aussi le siècle du «Grand Tour» qui mène jeunes nobles et écrivains (ainsi Goethe) en Italie, dont ils admirent les paysages, tantôt «pittoresques», tantôt «sauvages» et «sublimes». Le Vaudois Louis Ducros, dont le musée possède un superbe ensemble d’œuvres, en est l’un des meilleurs représentants. Son œuvre réserve parfois des surprises: ici il annonce la sensibilité romantique d’un Caspar David Friedrich, là il surprend par la modernité des faisceaux lumineux qui surplombent ses marines. Mais son intérêt va d’abord aux antiquités romaines: les arcs de Titus ou Constantin, le Colisée, dont il nous offre de superbes représentations, non simplement «photographiques», mais picturalement intéressantes. C’est aussi le siècle où l’on redécouvre Pompéi.

Vers la fin du siècle, le portrait se fait plus réaliste, plus sensible. On ne s’attache plus guère aux attributs de la fonction sociale, pour mettre en avant la psychologie, la sensibilité des personnages. Un bon exemple: le superbe portrait en pied, par Friedrich August Tischbein, de Nicolas Châtelain, issu d’une riche famille d’imprimeurs d’Amsterdam. Par son vêtement de jeune dandy et sa pose un peu langoureuse, il figure une nouvelle génération. Foin des perruques poudrées!

La peinture d’histoire trône alors au sommet de la hiérarchie des genres selon la classification de l’Académie. Il s’agit d’«imiter les Anciens», et d’abord les Romains. L’Allégorie de la République de Berne protégeant les Arts est riche de symboles. Le texte explicatif qui accompagne la plupart des toiles exposées en décrypte la signification. Il faut relever, à ce propos, le souci didactique des concepteurs de l’exposition. Cette grande peinture d’histoire nous apparaît cependant aujourd’hui bien vieillie et datée, et les poses emphatiques «à la Greuze» des personnages de La Mort de Socrate, fort convenues, même si elles étaient chères au grand Diderot…

La nouvelle société bourgeoise aime à se faire portraiturer en groupe. Ces «tableaux de conversation», de modeste format, vont d’ailleurs assurer du travail à toute une génération de petits maîtres. Dont certains, parfois, sortent résolument des conventions du genre. Dans l’œuvre très sage de Jacques Sablet, une étonnante Chartreuse au clair de lune de 1808 semble préfigurer, par son étrangeté, Chirico ou Magritte.

L’éducation des princes figure, on le sait, au premier plan des préoccupations du 18e siècle. L’Emile de Rousseau (1762) apparaît ainsi comme l’un des ouvrages emblématiques des Lumières. La profession de précepteur en Russie va devenir une tradition vaudoise. Elle justifie la présence, dans l’exposition, d’un portrait de l’empereur Alexandre Ier, offert à son ancien maître Frédéric-César de La Harpe: le peintre est le baron Gérard, lui-même élève de David. En contrepoint, on peut voir les photographies réalisées à la cour de Russie par Pierre Gilliard, précepteur des enfants du dernier tsar Nicolas II.

Siècle de la Raison triomphante et des découvertes scientifiques comme celles de Benjamin Franklin, le 18e est aussi celui des passions, des folies, de la sensibilité Sturm und Drang qui s’exacerbe dans le romantisme. C’est là toute l’ambivalence du siècle. L’électricité, la foudre, la puissance des phénomènes naturels, ne les retrouve-t-on pas dans ces tremblements de terre, ces éruptions volcaniques qui fascinent alors les hommes? En fin d’exposition, on remarquera notamment deux Eruptions du Vésuve par Louis Ducros, dont l’une, par l’intensité de sa gamme chromatique dans les rouges, est tout simplement extraordinaire.

Le grand mérite de cette riche exposition, outre qu’elle nous dévoile nombre d’œuvres méconnues, dont quelques chefs-d’œuvre qui reposaient dans les réserves du musée, est donc de nous offrir un panorama de ce 18e siècle tout pétri de contradictions.

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