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Deux facettes de l’art romand au MHL

Le Musée historique de Lausanne consacre une double exposition à Louis Rivier (1885-1963) et Marcel Poncet (1894-1953)

Image MHL Photo MHL

Louis Rivier, Marcel Poncet… Ce qui les réunit: la commémoration de leur décès, le 50e anniversaire pour Rivier, le 60e pour Poncet. Ce qui les sépare: tout! Leur conception de l’art, leur attitude face à la modernité. Ils furent même rivaux dans les années 1920: Poncet obtint de réaliser un vitrail «moderne» dans la cathédrale de Lausanne, ce qui déclencha une violente polémique et la colère de son concurrent Rivier.

Louis Rivier est surtout connu pour ses réalisations officielles: de nombreuses décorations dans les temples vaudois, et les scènes allégoriques de l’Aula du Palais de Rumine à Lausanne, familières aux députés du Grand Conseil. Je me souviens que ces 1000 mètres carrés de fresques, représentant avec quelque emphase l’Art, la Science, la Religion et l’Enseignement, nous faisaient un peu sourire, comme étudiants… Le MHL permet de découvrir un Rivier plus intime, plus familial et plus attachant, au travers d’autoportraits, de portraits de son épouse, née Julie de Rham, de ses huit enfants, de ses amis, et également un peintre de la nature.

Image MHLLouis Rivier éprouve une admiration sans bornes envers la Renaissance italienne, et aussi la peinture flamande, qu’il va chercher à perpétuer, en abolissant le temps et en refusant la modernité. La référence est souvent explicite: ainsi ce beau portrait de profil de sa jeune femme Julie, devant une fenêtre qui s’ouvre sur un paysage lacustre, et sur un fond de paroi où est accroché un fameux portrait de femme florentin. Ses références sont Ghirlandaio, Botticelli, Piero della Francesca, Fra Angelico, Raphaël. La douceur des visages de Julie en jeune mère, et de ses enfants, a d’ailleurs quelque chose de raphaélique. Le modernisme que Rivier refuse est néanmoins présent, par une vision quasi photographique de certains portraits de groupes, où les personnages peuvent faire songer à ceux de Balthus… l’érotisme en moins, bien sûr.

La peinture de Louis Rivier est également fortement teintée de religiosité. Il est l’homme d’un milieu social: la bourgeoisie protestante vaudoise acquise à l’Eglise libre, dont son père était pasteur. Lui-même est profondément religieux. Les toiles montrant Julie et ses enfants évoquent souvent des représentations de la Mère à l’Enfant. Pour Rivier, l’art doit non seulement véhiculer des qualités esthétiques, mais également des valeurs morales et sociales.

Cette conception de l’art est sensible aussi dans ses paysages, auxquels l’exposition fait une large place. Ses sous-bois, les campagnes où il aimait à se promener sont des lieux de contemplation et de méditation. Paysages à vrai dire très inégaux, sur le plan strictement artistique. Si certains sont à la limite du kitsch bariolé qui caractérise, hélas, souvent la production des peintres du dimanche, d’autres, plus sobres, séduisent par leur belle unité chromatique, ainsi cette délicate Plaine de l’Orbe avec peupliers. On remarquera surtout deux puissantes huiles représentant des montagnes immaculées: les Mischabels et la chaîne du Weisshorn qui, par leur manière, rappellent les grandes compositions de Segantini. A travers ces tableaux, Rivier veut exalter «Celui qui a créé avec la dernière perfection les Cieux et la Terre».

Un mot encore de la présentation originale de l’exposition. La scénographie, avec sa juxtaposition de tableaux sur plusieurs niveaux, évoque les cabinets de curiosité du 18e siècle, et surtout l’accrochage des tableaux dans les salons bourgeois. Ceux que l’on peut voir au MHL sont en effet presque tous entre les mains de la famille Rivier. On entre ainsi dans son intimité.

L’œuvre de Marcel Poncet, elle, est restée longtemps dans le purgatoire. Etait-elle trop expressive, trop violente pour la sensibilité de ses contemporains helvétiques? Poncet est né à Genève dans une famille catholique. Sous la houlette du peintre nabi Maurice Denis (dont il épousera une des filles), et aux côtés d’Alexandre Cingria, il participe au renouveau de l’art sacré, refusant la tradition saint-sulpicienne. Il réalise de nombreux vitraux pour plusieurs églises. A Paris, il suscite l’admiration du sculpteur Bourdelle, dont on peut lire une lettre très élogieuse.

La petite exposition du MHL est centrée sur des œuvres plus intimes, huiles et sépias sur papier. L’ensemble impressionne par sa puissance: scènes érotiques de bordel qui font penser à Rouault; natures mortes très équilibrées où l’on sent l’influence de Cézanne; corps aux formes«torturées» réalisés, dans les huiles, avec une pâte abondante, qui eux font référence à Daumier ou à Kokoschka. Marcel Poncet «se bat avec les couleurs». Il tire la peinture du côté du sombre. En cette première partie du 20e siècle, dans un pays romand resté souvent frileux sur le plan artistique, il opte résolument pour la modernité.

Le Musée historique de Lausanne offre donc au public la possibilité de redécouvrir deux artistes fort différents, qui illustrent bien deux voies contradictoires de l’art en Suisse romande.
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Louis Rivier. L’intimité transfigurée et Marcel Poncet. D’un artiste à l’œuvre, Musée historique de Lausanne, jusqu’au 27 octobre.

Rectificatif (28.06.13, 23h): Marcel Poncet n’a pas épousé une des filles d’Antoine Bourdelle, comme écrit précédemment, mais une des filles de Maurice Denis, Anne-Marie.

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