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«Toute histoire est histoire contemporaine»

Jean-Claude Favez: un historien ancré dans le présent

Ed. Payot Ouvrage collectif dirigé par J.-C. Favez, 3 vol., 1991 (épuisé)

Il y a cinquante ans, Domaine Public est né de la rencontre de deux projets, de deux besoins d’écriture et d’analyse de la réalité suisse. A Genève, c’est autour du centre catholique universitaire que s’était cristallisé un groupe bien hétérogène de jeunes, étudiants ou à peine éclos de l’Uni, qui voulait lancer un journal. A Lausanne, quelques intellectuels, pour la plupart membres du parti socialiste et déjà actifs professionnellement, jugeaient nécessaire de regarder au-delà des échéances électorales et de décortiquer les mécanismes politiques et économiques qui régissent la Suisse. En toute indépendance partisane.

Très vite après un premier contact, un projet commun rallie les membres des deux groupes et attire, à Neuchâtel, en Valais, l’un ou l’autre en proie au même besoin. Domaine Public, après plus d’un an de préparation, publiera son premier numéro le 31 octobre 1963.

Parmi les Genevois, Jean-Claude Favez: une haute silhouette élégante, le pas alerte et le verbe vif. A peine plus âgé que les collégiens auxquels il enseigne l’histoire, il travaille par ailleurs à une thèse sur l’occupation de la Ruhr, événement charnière entre la première et la seconde des guerres mondiales. L’Université est alors en manque d’enseignants face à l’arrivée des fortes générations de l’après-guerre et à la suite des mesures de démocratisation des études. A 31 ans, Jean-Claude Favez accède à la fois au doctorat et au professorat.

D’autres ont rendu hommage à sa carrière académique: à la qualité de son enseignement, à l’originalité et au sérieux de ses recherches d’histoire contemporaine, à l’influence amicale qu’il a exercée sur celles et ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui. Mais, pour lui, l’Université n’est pas seulement le cadre dans lequel s’adonner à deux de ses passions: l’enseignement et l’étude. L’institution doit être réellement mise au service de la cité et pour cela terminer sa mue. C’est ainsi qu’il accepte, successivement, d’exercer les fonctions de vice-doyen, de doyen, de vice-recteur, de recteur et de directeur de l’Institut européen. Rarement aura-t-on vu un être aussi dépourvu d’ambition assumer tant de responsabilités.

Modestie, encore, dans la façon dont il préside des équipes de chercheurs, celles de la Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses et celles des Documents diplomatiques suisses! Sens civique, encore, dans l’acceptation de l’étude sur Le CICR, les déportations et les camps de concentration nazis.

Ses propres travaux, comme les articles qu’il publie, notamment dans Domaine Public, confortent toujours la même idée: «Toute histoire est nécessairement contemporaine.» L’histoire, aussi fondée fut-elle sur les archives et les sources, est toujours ancrée dans le présent. Jean-Claude Favez n’a cessé d’être un acteur de son temps. C’est à ce double titre qu’il a été invité à s’exprimer le 6 novembre 1998 devant les Chambres réunies à l’occasion du 150e anniversaire de l’Assemblée fédérale. Évoquant le passé et se projetant dans le futur, il dit: «La défense de la souveraineté, le maintien de la paix et de la sécurité, la recherche de la justice changent d’objectifs et de moyens, puisqu’ils passent désormais non plus par l’abstention des affaires des autres, mais qu’ils s’expriment de plus en plus par la prise en charge active, partagée et solidaire, des problèmes de tous.»

Ce discours lui coûta sur le plan physique. Quelques jours plus tard, une première maladie fut diagnostiquée. Puis une autre. Celle-ci devait progressivement le rendre invalide. Pendant quinze ans, lucide et serein, toujours intéressé aux autres, à l’évolution de l’enseignement et de la recherche, au fonctionnement de la démocratie, à la confrontation avec notre passé, il resta attaché à ce petit journal qu’il avait contribué à créer: Domaine Public. Nous sommes en deuil.

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Discussion

  • 1
    Jeanneret Pierre says:

    Le Prof. Jean-Claude Favez fut en 1990 l’un des experts de ma thèse en histoire contemporaine. A ce titre, je l’ai un peu côtoyé. Et beaucoup lu dans le Journal de Genève/Gazette de Lausanne, auj. disparu, où ses CR étaient toujours d’une grande limpidité et d’une belle élégance de langue. A l’image de leur auteur, qui fut vraiment un « grand Monsieur ». Il a contribué à donner ses lettres de noblesse au renouveau de l’histoire politique, et en cela il peut être comparé à René Rémond en France.

Les commentaires sont fermés.