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Les aventures du baron Bich

Leçon d’économie politique autour de l’effet d’aubaine

Vers la fin du mois de novembre de l’année dernière, plusieurs médias français ont vitupéré contre «Bruxelles» qui projetait de ne pas renouveler la taxe antidumping prélevée depuis 1991 sur les briquets produits en Chine.

Le Nouvel Observateur était le plus virulent dans la défense de la société Bic et dans la critique des autorités européennes: «Si la Commission européenne refuse de repenser la structure des échanges mondiaux, de réfléchir aux moyens de faire respecter la réciprocité et la loyauté des échanges, nous perdrons le match de la mondialisation par forfait Le Figaro et Le Monde écrivaient dans le même sens, même si le ton était plus mesuré: «Bruxelles lâche Bic» pour le premier, tandis que le second évoquait une politique communautaire «naïve» face à ses partenaires commerciaux.

François Bich, patron de l’entreprise, profitait de la vindicte française pour enfoncer le clou: «C’est peu dire que nous sommes déçus. Nous ne comprenons pas. On fait un cadeau à ceux qui trichent» et menaçait même de «réexaminer» des investissements de plusieurs dizaines de millions d’euros prévus en France.

3’000 allumages

Trois mois plus tard, à l’occasion de la publication des résultats annuels du groupe Bic, des renseignements complémentaires sont disponibles. On apprend ainsi que le cours de l’action du groupe a augmenté de 75% en trois ans. «Mais le plus frappant demeure la marge opérationnelle. Elle a en effet atteint 19,5% des ventes pour l’ensemble du groupe – du jamais-vu – et 38% pour les seuls briquets. Un taux digne de Vuitton, la marque star de LVMH.»

Les affaires du groupe Bic vont donc bien, même très bien. Serait-ce la conséquence de l’existence de la taxe antidumping? La société indique que ses produits sont «d’excellente qualité à des prix abordables». Le résultat est que là où «la majorité des briquets chinois permettent 800 allumages, vous en avez 3000 avec un Bic!». Ainsi «le groupe pense conserver ses parts de marché en Europe, malgré la disparition des taxes antidumping sur les briquets chinois».

Sous cloche

Cette brève histoire des briquets Bic est une vraie leçon de choses. D’abord, la manière dont la presse peut se laisser manipuler avec des arguments (nationalistes dans le cas présent) qui servent les intérêts de l’entreprise, mais peu la réalité économique. Ensuite, bien sûr, la «mondialisation» et «Bruxelles» sont des boucs émissaires que l’on sert trop souvent sans examen critique. Ce discours, en creux, montre aussi qu’on ne doit pas systématiquement prendre pour du bon argent l’argument des «bas salaires» chinois, asiatiques ou autres.

La dernière leçon concerne ce que les économistes appellent l’effet d’aubaine. La revue Alternatives économiques donne l’explication suivante: «L’effet d’aubaine vise essentiellement les politiques publiques. Par exemple, si pour inciter les entreprises à embaucher l’Etat accorde à celles qui le font une prime par embauche réalisée, cette mesure sera un effet d’aubaine pour toutes les entreprises qui étaient de toute façon sur le point d’embaucher. L’effet d’aubaine est une forme de déperdition de l’argent public puisque, dans cet exemple, la prime aurait pu être économisée sans que le volume des embauches soit modifié.»

Il se peut que la mesure étatique pour limiter la «concurrence déloyale» envers les briquets Bic ait été initialement justifiée. Mais, manifestement, elle ne l’est plus, et peut-être même déjà depuis de nombreuses années.

A bien des égards, l’industrie horlogère suisse, étatiquement restructurée et protégée lors de la crise des années 30, a bénéficié après-guerre d’un effet d’aubaine dans le cadre du «statut horloger» qui la protégeait à la fois de la concurrence interne et étrangère. Mais mise ainsi sous cloche elle en a oublié d’innover et de se moderniser jusqu’au moment du très dur réveil de la crise des années 70. L’effet d’aubaine peut donc devenir, dans la durée, un effet pervers. «Bruxelles» n’en déplaise à la société Bic, a probablement eu raison de considérer que sa protection n’était plus nécessaire ni même souhaitable.

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