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Les électriciens suisses et le charbon

Une stratégie pour le moins discutable pour l’approvisionnement énergétique du pays

Photo Christian Photo Christian (licence CC)

Les investissements des électriciens suisses dans le charbon effectués à partir de 2007 se sont révélés infructueux. Confrontés à une situation financière difficile, plusieurs producteurs suisses et européens ont dû abandonner cet agent énergétique.

Entre oppositions résolues, chantiers abandonnés, budgets dépassés et pertes financières, le point sur une stratégie qui suscite la polémique, tant pour ses implications écologiques que financières.

L’aventure charbonnière des sociétés suisses

Entre 1999 et 2009, les électriciens suisses ont accumulé de confortables profits. Selon l’Office fédéral de l’énergie, en dix ans les bénéfices de la branche sont passés de 670 millions à 5,62 milliards de francs.

Les principales entreprises suisses ont décidé d’investir une partie de cet argent dans la construction de nouvelles centrales à gaz et au charbon à l’étranger, notamment en Allemagne et en Italie. Depuis 2007, au moins neuf sociétés suisses, totalement ou partiellement publiques, ont misé sur le charbon allemand: les Forces motrices bernoises (FMB) en investissant dans deux projets, à Wilhelmshaven et à Dörpen; les sociétés romandes Gruyère Energie, Groupe E et Romande Energie en lançant, avec Repower, la bâloise EBM et la saint-galloise SN Energie, un mégaprojet à Brunsbüttel; la tessinoise AET et la Regio Energie de Soleure en optant pour la centrale de Lünen. Un autre poids lourd de l’électricité suisse, Alpiq, possédait déjà des participations dans la centrale italienne de Brindisi et dans deux centrales en République tchèque, achetées par l’ancienne Atel.

Ces investissements ont été dictés par des motivations financières. A l’époque, la production électrique à partir du charbon promettait d’être très rentable, vu le prix élevé de l’électricité et la libéralisation du marché européen. Même si les producteurs helvétiques ont insisté sur la nécessité de garantir l’approvisionnement du pays. 

Bilan insatisfaisant

Quel est le bilan de ces investissements?  On peut affirmer que l’aventure s’est révélée compliquée, voire infructueuse.

Pour différentes raisons, les projets de Brunsbüttel et Dörpen ont été définitivement abandonnés. Les centrales de Lünen et Wilhelmshaven sont en construction. Ceci ne signifie pourtant pas la fin des problèmes. A Lünen, les travaux ont été retardés par un recours en justice contre la charge polluante de la centrale. A Wilhelmshaven, des difficultés techniques ont également engendré des retards et augmenté les coûts de construction. Parmi les causes du déficit de 150 millions de francs enregistré en 2011, les FMB ont évoqué leur participation à cette centrale allemande. Pour Antonio Sommavilla, porte-parole de la société, la ruée sur le charbon des FMB est terminée: «La centrale de Wilhelmshaven restera la seule centrale à charbon dans notre portefeuille. De tels projets ne correspondent plus à notre stratégie.»

Alpiq, autre société suisse importante, connaît également de grosses difficultés. L’entreprise domiciliée à Lausanne a affiché en 2011 une perte nette de 1,35 milliard de francs. Elle a donc été contrainte de réduire ses effectifs et de procéder à une restructuration drastique de ses participations dans les centrales étrangères: après avoir vendu, à la fin 2011, sa participation dans la centrale italienne de Brindisi, Alpiq a récemment affirmé vouloir céder également ses deux centrales en République tchèque. Pour Alpiq aussi, l’aventure du charbon semble se terminer: «Nous n’avons plus l’intention d’investir dans de nouvelles centrales à charbon dans notre portefeuille», affirme Martin Stutz, porte-parole de la société.

La faute aux énergies renouvelables

Les électriciens ont justifié leurs investissements dans le charbon en brandissant le spectre de la pénurie d’électricité. Or, actuellement, l’offre est très abondante. Cette abondance a fait chuter les prix et cause des difficultés aux sociétés suisses.

Au cours des dernières années, les producteurs suisses ont gagné beaucoup d’argent grâce à l’énergie de pointe vendue à des prix élevés à nos voisins européens. Le développement rapide des énergies renouvelables dans ces pays a entraîné une forte diminution de la demande. Kurt Rohrbach, président de l’Association des entreprises électriques suisses, reconnaît que les profits des membres de l’association se sont «détériorés dramatiquement».

Les sociétés ayant investi dans le charbon risquent de connaître les mêmes déboires. La marge confortable qu’elles pensaient pouvoir se procurer grâce à l’énergie fournie par le charbon risque ainsi de s’effondrer à cause du développement de l’énergie éolienne et solaire: «Il faut considérer que les prix de l’électricité ont diminué de manière significative et que le développement des énergies renouvelables entraînera une surcapacité de production dans les prochaines années» explique Rolf Wüstenhagen, directeur de l’Institut d’économie et d’écologie de l’Université de Saint-Gall. «Les énergies renouvelables bénéficiant d’une priorité politique et ayant des coûts marginaux très bas, la production d’électricité par le charbon devient de moins en moins rentable.»

Energies renouvelables: la Suisse à la traîne

La Suisse reste en retard dans le secteur des énergies renouvelables par rapport aux pays voisins. Certes, notre pays produit 56,65% de son électricité grâce à la force hydraulique, contre 12,4% dans l’Europe des Quinze. Pourtant, selon l’Office fédéral de statistique, les nouvelles énergies renouvelables (soleil, vent, biomasse) représentent seulement 0,26% de la production helvétique, une proportion beaucoup plus faible qu’en Allemagne, en Autriche ou en France.

Oppositions, recours, coûts élevés: pour les producteurs, investir dans les énergies renouvelables en Suisse reste compliqué et peu rentable. Ce qui n’empêche pas les entreprises suisses d’investir à l’étranger, en multipliant surtout les participations dans des parcs éoliens en Europe.

En termes d’investissements et de production, ces projets ne peuvent pourtant pas être comparés aux centrales à gaz et à charbon. Les chiffres parlent clair: selon la Fondation suisse de l’énergie (août 2012), 96% de l’électricité produite à l’étranger par des sociétés helvétiques proviennent de sources non renouvelables tandis que 88% des nouvelles centrales actuellement en construction en Europe seront alimentées par des combustibles fossiles.

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