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Le Temps qui passe

L’arrivée en force du groupe zurichois Tamedia en Suisse romande fragilise les produits de presse les moins rentables

Photo Jyhem Photo Jyhem (licence CC)
icone auteur icone calendrier 13 décembre 2012 icone PDF DP 

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Une fusion l’a créé, une fusion pourrait le tuer. Le 18 mars 1998, Le Temps prenait à la fois la relève du Journal de Genève, qui paraissait depuis 1826 et avait lui-même absorbé la Gazette de Lausanne en 1991, et celle du Nouveau Quotidien dont l’aventure avait duré tout juste sept ans.

Cette fusion fondatrice a donné naissance au quotidien qui peut légitimement se qualifier lui-même de «Média suisse de référence»Le Temps est effectivement le seul journal romand lu outre-Sarine comme le junior partner de la Neue Zürcher Zeitung, et régulièrement cité dans les revues de presse internationales. Une double performance réalisée grâce à la qualité du travail fourni par une équipe de journalistes dont les effectifs viennent de subir une nouvelle réduction.

Les onze suppressions de postes (en équivalent plein temps) prononcées à la fin du mois dernier, qui ont touché au total 18 personnes, sont l’effet direct de la fusion d’Edipresse avec Tamedia. Cette opération, menée avec une dureté inhabituelle dans notre pays, a profondément modifié les rapports du journal Le Temps avec ses propriétaires qui ont eux-mêmes changé leur manière de jouer le double rôle d’éditeur-investisseur. Jusqu’en 2009, deux groupes de presse alémanique (Ringier) et romand (Edipresse) se partageaient, à raison de 46,23% chacun, la majorité du capital de la société Le Temps SA. Le solde revenait – et revient toujours – à trois actionnaires minoritaires: un banquier privé genevois, le journal Le Monde ainsi que la Société des rédacteurs et du personnel duTemps; cette dernière participe à l’assemblée générale, mais n’est pas représentée au conseil d’administration.

En mars 2009, Edipresse Suisse et Tamedia décidaient de «réaliser un rapprochement stratégique». En clair, cet euphémisme annonçait un processus de rachats successifs par Tamedia des titres édités par Edipresse Suisse. Au total, le prix de l’opération devrait atteindre au maximum la somme de 537 millions, dont un solde de 69 à 130 millions reste à payer en fonction des résultats, d’ici le 31 mars 2013 au plus tard. Le 4 avril 2012, Edipresse Suisse cessait de fait ses activités en nom propre et devenait Tamedia Publications romandes, l’une des cinq subdivisions du groupe pour les produits de la presse écrite et numérique, pas la moins rentable d’ailleurs.

Objectif rendement

Chez Tamedia, on ne plaisante pas avec les questions de rentabilité. En 2011, l’ensemble du groupe a permis de dégager une marge EBITDA (excédent d’exploitation avant intérêts, impôts et amortissements) de 20,4%. Un taux inférieur à celui du secteur «print national», comprenant notamment les médias vendus par Edipresse Suisse, qui atteignait un confortable revenu brut de 25,5%, grâce principalement aux trois éditions du très rémunérateur journal gratuit 20 Minutes. Selon Pietro Supino, président de Tamedia, et Martin Knall, son directeur général depuis dix ans et jusqu’à la fin 2012, la barre du rendement brut exigé ne peut être posée que très haut, bien au-dessus des misérables 9,6% de l’information numérisée.

Pour Le Temps, les maîtres de Tamedia font une exception, qu’ils croient sans doute fort généreuse, en reprenant, mais comme plancher, l’objectif à 8% fixé par le conseil d’administration du Temps en 2005 déjà. Cette marge brute a été atteinte en 2008 et 2011, alors que les chiffres restaient au noir ces dernières années. Un véritable exploit dans les conditions faites au quotidien par le Centre d’impression de Bussigny, désormais également tombé dans le giron de Tamedia, sans que ce dernier ne parvienne à faire modifier un contrat défavorable au Temps mais valable jusqu’en 2015.

D’où les licenciements assumés sans trop d’états d’âme par la directrice Valérie Boagno, qui constate que Le Temps a le double handicap d’opérer sur le «micromarché» romand et d’être écrit en français, ce qui le prive des internautes anglophones si importants pour un journal qui soigne sa rubrique Economie et finance. Et en sa qualité de présidente de Médias suisses qui rassemble les éditeurs romands, la même Valérie Boagno défend la résiliation de la convention collective de travail des journalistes: «Nous demandons que les éditeurs aient davantage de liberté pour fixer les salaires en fonction du mérite et pas de manière automatique selon l’ancienneté.» Pas de quoi donner confiance à des journalistes inquiets pour leur avenir et celui du journal.

Moins patronales et plus nuancées, les explications du rédacteur en chef Pierre Veya se veulent rassurantes: «Le Temps n’est pas en danger.» Pour fonder cette assertion optimiste, il aurait pu s’adresser aux investisseurs, leur demander des moyens supplémentaires afin de financer les développements et de prévenir les dangers à venir. Au contraire, le voici entraîné avec son équipe sur une voie de plus en plus étroite, comme si l’on pouvait faire mieux avec moins. «Le Temps adaptera ses contenus; ils seront plus sélectifs, plus nerveux et exclusifs en semaine [tandis que] l’offre magazine du samedi (…) sera renforcée par de nouveaux contenus.» On ne demande qu’à le croire.

De son côté, le conseil d’administration de la société éditrice du Temps a tout pour accéder aux exigences des nouveaux patrons zurichois: un président, Stéphane Garelli, professeur à l’IMD et obsédé de compétitivité, deux hommes de Tamedia (le président Supino et le directeur des publications romandes Serge Reymond) accompagnés par celui qui leur a vendu les principaux quotidiens romands et nombre d’autres titres, Pierre Lamunière; trois représentants du groupe Ringier (le propriétaire Michael Ringier, le directeur des publications papier Marc Walder et le directeur de Ringier Romandie Daniel Pillard). Dans cette constellation essentiellement alémanique, le banquier privé genevois (Claude Demole) et l’homme du Monde (Jean-Clément Texier) font figure de francophones modérateurs.

Les scoops aux Alémaniques

Les rapports de force financiers ne restent évidemment pas sans effet sur les enjeux éditoriaux. Voir le cas tout à fait significatif du projet commun d’Ernesto Bertarelli et d’Hansjörg Wyss, lesquels se proposent de racheter une partie au moins du futur ex-siège du groupe pharmaco-chimique allemand Merck Serono à Genève. Ils souhaitent y aménager un centre de recherche en sciences de la vie et biotechnologies, en collaboration avec l’EPFL et l’Université de Genève. Le scoop annonçant cet important projet est paru douze heures avant la conférence de presse, non pas dans Le Temps ou l’un des trois grands quotidiens lémaniques appartenant à Tamedia (24 HeuresTribune de GenèveLe Matin), mais à la une du Tages-Anzeiger, son principal quotidien entièrement maison!

L’incident, peut-être banal, signale bien où le groupe place ses priorités, parmi lesquelles les journaux romands pèsent décidément peu. Difficile de croire que les dirigeants de Tamedia se montreront désireux et capables de développer une sensibilité aux réalités extra-financières, tant ils s’accrochent à leurs ratios et objectifs quantitatifs. A force de considérer les journaux comme de simples produits à vendre et supports à publicité, ils semblent ignorer – ou veulent oublier – le rôle culturel des quotidiens diffusés dans une région parlant et lisant une langue minoritaire au plan national.

En particulier, ils n’ont pas compris l’importance du label Temps, seul quotidien à la fois bien ancré en Suisse romande et remarqué bien au-delà de ce «micromarché». Un quotidien qui se bat primordialement pour son contenu rédactionnel et sa tenue, mais aussi sur le front commercial. Ainsi, Le Temps a le premier mis en œuvre un modèle que tous les journaux auront bientôt adopté, celui de l’accès payant à la plupart des articles mis en ligne sur leur site.

Ces efforts seront-ils reconnus jusqu’à Zurich? Passeront-ils la barrière invisible de l’indifférence à laquelle se heurtent tous les téméraires qui tentent de faire bouger quelque chose en Suisse à partir de l’Ouest, d’où rien de nouveau n’est censé venir? Pas facile de faire accepter à nos Confédérés alémaniques l’idée que des Romands peuvent élaborer un projet original et sérieux. Manifestement, Le Temps n’a pas retenu l’attention des patrons de Tamedia.

Voir aussi l’article d’André Gavillet, Entre Léman et Limmat

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Discussion

  • Faut-il s’étonner du désert romand? Pendant 25 ans, Lamunière n’a pas arrêté de reprendre des journaux locaux rentables pour les disloquer et les intégrer de manière ratée dans « 24 Heures ». Puis il revend le tout à un groupe zurichois. Pourquoi ce dernier se gênerait-il aujourd’hui? Si Tamedia passe un jour à son tour dans le giron d’un groupe allemand, ce n’est pas de Zurich que l’on apprendra les nouvelles genevoises mais de Berlin. Comme on obtient déjà de Londres ou New York (via le Wall Street Journal) les informations qui concernent UBS… Lire aussi l’ouvrage « info popcorn-Enquête au coeur des médias suisses » par Christian Campiche et Richard Aschinger (Eclectica, 2010), notamment le chapitre: « La presse romande assassinée ». Rien n’a changé depuis deux ans.

  • 2
    Laurent Ducommun says:

    Remarquable article d’Yvette Jaggi.
    Travaillant à Berne, à la limite de la Suisse alémanique, j’ai de plus en plus l’impression que la plupart des Suisses francophones (je n’aime pas le terme Romandie, qui ne renvoie à rien de palpable, sauf la langue justement) ne se rendent pas compte de l’arrogance de plus en plus forte – voire le mépris - que les Suisses alémaniques ont vis-à-vis de nous. Si vous lisez régulièrement la presse populaire (20 Minutes, Blick,…) vous vous apercevrez par exemple que les termes « Deutschschweizer » et « Schweizer » sont devenus presque toujours synonymes. Très symptomatique à mon avis.

    • 2.1
      Pedro del Río says:

      L’utilisation du terme Schweizer comme synonyme de Deutschschweizer n’a rien de nouveau. Elle était déjà courante il y a 30 ans quand j’étais étudiant à Zurich. La population suisse était cataloguée en Schweizer, Welsche und Tessiner (le Grison italien et celui romanche n’existaient pas, comme d’ailleurs ils n’existent toujours pas pour les Romands).
      D’un autre côté la tendance romande à considérer que la Suisse est uniquement francophone ou germanophone n’est pas moins arrogante.

1 Rétrolien

  1. [...] Sur la mise en contexte des licenciements au Temps, lire cet article d’Yvette Jaggi, ancienne syndique de Lausanne. Share this:TwitterWordPress:J'aimeSoyez [...]

    Cité par Payez! « Béquilles - 14 décembre 2012 à 11 h 21 min

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