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La présidence Maurer, difficulté supplémentaire pour la politique extérieure

Un nouvel ouvrage de la collection «Savoir suisse» présente l’évolution des relations internationales de notre pays

Le président de la Confédération pour 2013 a annoncé qu’il concentrerait sa présidence sur l’intérieur du pays: «Je suis d’abord là pour la population suisse», a-t-il déclaré. Heureux de l’apprendre Monsieur Maurer, car on a pu parfois soupçonner que vous peiniez à quitter votre précédent costume de président de parti (DP 1938).

Pour vous, le service du pays c’est d’abord un face-à-face avec le peuple. Comme le proclame crûment Toni Brunner, votre successeur à la tête de l’UDC, «le président de la Confédération ne doit pas aller bavarder à travers le monde, mais d’abord s’adresser aux Suisses».

Cette vision binaire du réel se nourrit d’oppositions: eux et nous, le pays et l’étranger; ou plutôt eux ou nous, le pays ou l’étranger, tant ce mode d’appréhension conduit à privilégier l’un pour dégrader ou même exclure l’autre. Ainsi, nouer le dialogue avec des gouvernants étrangers pour débattre de problèmes communs ne peut se faire qu’au détriment de l’intérêt qu’il faut porter aux Helvètes. La politique extérieure, un mal peut-être nécessaire, au mieux un appendice secondaire de la politique intérieure, au pire une perte de temps. Cette manière de voir ne peut que favoriser une attitude arrogante, comme l’illustre le conseil de Toni Brunner: «Si les autres pays veulent quelque chose de nous, ils n’ont qu’à venir à Berne.»

Ouvertures…

Au cours du dernier quart de siècle, soit depuis la fin de la guerre froide, la politique extérieure de la Suisse a conduit à un rapprochement significatif avec la communauté internationale. Dans un récent ouvrage, René Schwok en recense les différentes étapes: adhésion à l’ONU, au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, au Partenariat pour la paix de l’OTAN. Pour la première fois, la Suisse participe militairement à une opération multinationale de paix (Kosovo).

Durant cette période, la politique de neutralité a connu un net assouplissement, notamment en appliquant les sanctions économiques décidées par l’ONU et l’Union européenne. En 2002, elle s’est dotée d’une loi lui permettant de suivre les mesures d’embargo prises par ses principaux partenaires commerciaux.

Après l’échec de l’adhésion à l’Espace économique européen, la Suisse a tissé des liens bilatéraux étroits avec Bruxelles. De même, pour pallier les difficultés auxquelles se trouvent confrontées les négociations multilatérales au sein de l’OMC, elle a conclu de nombreux accords bilatéraux de libre-échange.

Mais prudence, prudence

Pourtant, sous plusieurs aspects, la Suisse persiste à cultiver son particularisme (Sonderfall). C’est le seul Etat européen à ne pas vouloir adhérer à l’Union européenne et à l’OTAN. Elle reste attachée à une conception de la sécurité largement inadaptée aux risques actuellement encourus. Elle dispose d’une force armée proportionnellement beaucoup plus importante que tous les pays voisins et vouée à la défense d’un territoire que personne ne convoite plus. Mais simultanément elle rechigne à mettre à disposition des opérations internationales de maintien de la paix plus que des contingents symboliques.

Si la politique de neutralité s’est notablement assouplie, une large majorité de la population reste solidement attachée à un principe compris comme l’obligation de ne pas se mêler des affaires des autres. Alors que la neutralité comme instrument de la politique a vu depuis lors s’étioler les fonctions qui la justifiaient: elle ne contribue plus à la protection du territoire, pas plus qu’elle ne garantit la cohésion interne, comme elle a pu le faire dans le passé, ni ne favorise le recours aux bons offices de la Confédération par des parties en conflit.

Les clés du Sonderfall

Deux raisons principales expliquent la relative retenue helvétique sur la scène internationale.

Tout d’abord les institutions de démocratie directe. René Schwok le note à juste titre: aucun autre pays n’attribue au peuple des droits de participation aussi étendus en matière de politique étrangère. Et cette influence n’a fait que croître au gré du développement des droits populaires dans ce domaine. Cette influence restreint de manière significative la marge de manœuvre du Conseil fédéral dans les négociations internationales. Il doit mener simultanément deux combats, l’un avec les partenaires étrangers, l’autre avec les milieux susceptibles de faire capoter un futur accord par le biais du référendum.

L’autre raison tient à la nature collégiale du gouvernement. L’absence de hiérarchie et la nécessaire recherche d’un consensus rendent difficile l’élaboration d’une politique étrangère active. Si l’on ajoute encore la présence au sein du gouvernement d’un représentant d’un parti systématiquement dans l’opposition au chapitre des affaires extérieures (ONU, Europe, politique de sécurité) et de dossiers proches de ces affaires (étrangers, islam), on comprend les difficultés de l’organe censé être le pilote de cette politique. René Schwok illustre la faiblesse structurelle de l’exécutif fédéral avec les chapitres douloureux des fonds juifs en déshérence (1995-2002), le cavalier seul de notre pays à l’égard de l’Iran (2002-2012) et les otages libyens (2008-2010).

En 2013, le Conseil fédéral sera donc présidé par un homme qui n’a jamais vraiment endossé son rôle de magistrat, représentant d’un parti qui s’inscrit en opposition résolue à la politique extérieure pourtant prudente du gouvernement.

Dans ce contexte, il est peut-être préférable qu’il se borne à honorer de sa présence les manifestations sportives et agricoles si typiquement helvétiques, mais si peu déterminantes pour l’avenir du pays.

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Discussion

  • Votre préjugé anti-Maurer devient lassant.
    Je n’apprécie pas trop le personnage non plus mais attendez au moins qu’il ait commencé sa présidence avant de le critiquer. 

  • C’est sympa de la part de Maurer de vouloir se concentrer sur l’inauguration des chysanthèmes helvétiques en renonçant aux réceptions internationales totalement vaines. (Si ça fait plaisir à Burkhalter d’y perdre son temps et d’y débiter des banalités, grand bien lui fasse.)

    En même temps c’est habile car cela soulage moralement ses collègues euroturbos. C’est un malin ce Maurer et c’est sans doute pour ça qu’il a été élu président.

    Mais je regrette un peu. J’aurais tellement aimé qu’il mette bien les pieds dans le plat et fasse les gros titres de la presse mondiale en faisant affront sur affront à ces pantins de la commission européenne. Il aurait pu devenir une vedette européenne, faire le buzz sur internet et rallier à lui 300 millions d’eurosceptiques. On aurait bien ri!

    Je me console en espérant que dans ses discours de comices agricoles locaux il saura, comme il l’a fait remarquablement dans son magnifique discours de l’ »Ustertag », solidifier l’antieuropéisme massif de nos concitoyens et le rendre dur comme du béton.

    Ses ennemis devraient être beaux joueurs et reconnaître qu’Ueli Maurer, dans le genre finesse paysanne c’est le plus fort. Il n’a pas son pareil pour traverser indemne les terrains les plus minés, les couloirs d’avalanches et les glaciers parsemés de crevasses. Et il arrive toujours à ses fins sans rien renier de ses convictions patriotiques. Chapeau bas!

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