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Laborieuse sortie du nucléaire

La politique énergétique alternative repose sur une gamme complexe d’instruments

Photo IAEA Imagebank Photo IAEA Imagebank (licence CC)
icone auteur icone calendrier 24 novembre 2012 icone PDF DP 

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La décision prise en 2011 de sortir du nucléaire marque un tournant historique dans la politique énergétique.  Mais, le chemin pour y parvenir reste semé d’embûches.

Marqués par la catastrophe de Fukushima – et peut-être encouragés par l’exemple de nos voisins allemands – le Conseil fédéral et le Parlement ont donc tourné le dos à l’énergie nucléaire. Mais, prudents, ils n’ont pas fixé de date limite pour l’arrêt des centrales: leur fin de vie dépendra d’un seul critère, la sécurité.

Notons au passage la contradiction: l’interdiction de la construction de toute nouvelle installation atomique est justifiée par la dangerosité de ce mode de production, mais on tolère les centrales existantes jusqu’à leur mort «naturelle».  Ce sursis peut affaiblir la volonté de promouvoir rapidement les énergies renouvelables tout comme l’amélioration de l’efficacité énergétique. Avec le risque qu’à terme une opinion inquiète d’une possible pénurie énergétique accepte le retour du nucléaire. Déjà, le Conseil fédéral envisage la construction et le subventionnement de plusieurs centrales à gaz pour assurer la stabilité du réseau et la sécurité de l’approvisionnement.

C’est pourquoi deux initiatives populaires sont déjà déposées. L’une lancée par le PSS qui veut voir les énergies renouvelables représenter 50% de notre approvisionnement à l’horizon 2030; l’autre par les Verts qui impose des dates limites pour la fermeture des centrales. Enfin, un comité regroupant des parlementaires de tous les partis, des acteurs de l’économie et des organisations environnementales, récolte actuellement des signatures pour que, grâce à l’amélioration de l’efficacité électrique, la consommation de 2030 ne dépasse pas celle de 2011.

Le temps de survie du nucléaire dépendra du rythme auquel seront adoptées et appliquées les mesures d’économie et de substitution. Mais, gare à la précipitation qui peut nous conduire à de mauvais choix, d’autant plus que les intérêts organisés sont à l’affût des subventions promises.

Ainsi les électriciens revendiquent une aide publique pour leurs investissements dans le pompage-turbinage. Ce mode de production leur a permis d’engranger de confortables bénéfices en remplissant les barrages grâce à de l’électricité bon marché et en turbinant pour répondre à un bon prix à la demande de pointe. Aujourd’hui le modeste différentiel de prix rend problématique l’amortissement de ces coûteux travaux. Mais, il serait aventureux de miser sur cette seule technologie pour le stockage de l’électricité solaire et éolienne.

D’autres systèmes d’accumulation, plus décentralisés et moins chers, sont déjà disponibles. Le lobby du solaire réclame lui aussi plus de moyens pour développer la production électrique. Cette production, qui représente aujourd’hui 0,5% de la consommation, devrait monter à 25% d’ici 2035. Une proportion qui risque de surcharger le réseau en été et de concurrencer la surface nécessaire au solaire thermique, une technique efficace pour réduire la consommation d’électricité.

Déjà se dessine une compétition entre des installations de grande taille et une production décentralisée. Le Conseil fédéral envisage une aide pour les seules centrales chaleur-force importantes et les entreprises électriques projettent des parcs solaires de la taille de plusieurs terrains de football. Une manière de conforter le rôle dominant de ces acteurs – majoritairement contrôlés par les collectivités cantonales et communales – sur le marché de l’électricité.

Mais, c’est surtout notre capacité à économiser qui déterminera la vigueur du tournant énergétique. La stratégie du Conseil fédéral prévoit toute une série de prescriptions et de subventions. Par contre, le gouvernement ne s’est pas encore décidé pour une véritable réforme écologique de la fiscalité, une taxe d’orientation qui traduirait la disponibilité limitée d’énergie, inciterait à des comportements d’économies et dont le produit reviendrait aux ménages et aux entreprises.

L’abandon du nucléaire constitue la porte d’entrée du tournant énergétique. Le chemin qui y conduit nécessite une gestion fine du temps, du rapport entre production et économies d’énergie. Et également des investissements, de manière à ne pas geler les moyens disponibles pour pouvoir adapter la politique à l’évolution technique. Le tout dans un contexte où les acteurs du secteur vont tout faire pour préserver leurs intérêts.

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Discussion

  • 1
    line.bielmann says:

     ce sera sans nous ont dit les Fribourgeois montrant bien leur détermination à ne pas se laisser embobiner par les Verts et autres utopistes alarmistes

  • 2
    André Bovay-Rohr says:

    Ces temps, il y a beaucoup d’agitation autour de l’énergie et de l’électricité, le dernier épisode étant le vote à Fribourg refusant la nouvelle loi sur l’énergie. La caractéristique générale des textes mentionnés: l’absence de calculs et de raisonnements physiques corrects. Sinon vous vous seriez aperçu:
    1. Il ne saurait y avoir de sortie du nucléaire, sauf retour à l’an 1600 environ, spécialement si nous allions être forcés de cesser d’émettre du CO2 (stop du pétrole, du gaz et du charbon).
    2. On se dispute autour de l’électricité, mais sans nucléaire il n’y en aura, pendant de longues périodes en mi-saison et surtout en hiver, pas assez pour toutes les consommations; car on ne SAIT PAS l’accumuler en quantités appréciables … donc il faudra oublier les chauffages électriques, qu’ils soient à résistances ou à pompes à chaleur :=(
    3. Il n’y a donc pas de tournant énergétique, sinon une considérable pagaille.
    On peut recommander les calculs et les raisonnements proposées dans le blog « Toutes les énergies », article « Pénuries de 70% », lien http://entrelemanetjura.blog.24heures.ch/archive/2012/07/14/un-mauvais-cauchemar.html
    De plus, on s’est bien moqué de nous, à propos de radioactivité; lien :
    Radioactivité: une fraude scientifique en a exagéré les risques
    Pourquoi alors paniquer – et prendre une décision aussi catastrophique que soi-disant « Sortir du nucléaire » ?
     

  • 3
    Laurent Ducommun says:

     
    Pour une fois.. je serai court, enfin assez court !
    Ce qui est rare ou devient rare est cher ou devient cher.
    L’électricité est l’énergie noble par excellence; elle est actuellement gaspillée dans des utilisations aberrantes (le chauffage électrique en est une). Si l’électricité deviendra beaucoup plus rare, elle deviendra donc beaucoup plus chère, un point c’est tout. Et ce sera bien, car cela modifiera énormément de choses, dans la globalisation des marchés par exemple. Il faudra aussi impérativement veiller à ce que les classes modestes de notre société soient les moins touchées, et cela par diverses mesures.
    Quant au stockage de l’énergie électrique, des recherches intensives sont lancées un peu partout dans le monde pour résoudre à moyen terme ce vrai problème.
    Enfin je ne connais pas les détails de l’initiative constitutionnelle des Verts libéraux – qui va aboutir avant Noël , mais je soutiens à fond son but principal: remplacer totalement la TVA par un impôt sur les énergies non renouvelables (avec un bilan financier équivalent).
     

  • 4
    Albert Jaussi says:

    Le sujet de l’énergie est très complexe et la décision de sortie du nucléaire requiert une politique énergétique holistique. Dans le domaine de l’électricité qui ne représente qu’un des volets de la politique énergétique, il y a des idées dures à remettre en question. Exemples:
    a) la notion de « Stromlücke » qui n’est qu’une vision de réduit national alors que le marché est continental, b) la centralisation de la production qui tient d’un jeu de pouvoir de producteurs souvent publics, c) le quasi régime d’économie planifiée qui résulte de a) et b), d) les centrales de Mühleberg et de Beznau arrivent à bout de vie qu’on le veuille ou non, e) celles de Leibstadt et de Gösgen ont des coût de production en réalité plus élevés si on tient compte des artifices comptables tels que amortissement spécial de 600 millions (Leibstadt) et prolongation de la période d’amortissement sur par ex. 60 ans, les réserves insuffisantes pour démantèlement et stockage des déchets, f) les coûts inestimables de nouvelles centrales nucléaires, que les entrepreneurs ne peuvent construire actuellement qu’en régie et qui se pourraient dépasser les 15 milliards pour un bloc de 1200 – 1600 MW et qui produiraient un prix de revient du kWh non concurrentiel comparé à TOUTE autre forme de production, g) la durée de réalisation d’une centrale nucléaire de 12-15 ans et non de 6-7 ans, h) de la responsabilité civile des producteurs nucléaires qui est excessivement limitée et socialise trop les risques d’une point de vue entrepreneurial, i) l’idée que les centrales à gaz vont polluer définitivement, alors que ce sont des investissements relativement légers réalisé en 24 mois pour des installations très flexibles, amortissables sur 15 ans et facilement démantelantes sans pollution résiduelle, j) parler sans nuance de chauffage électrique pour les pompes à chaleur alors qu’avec un kWh électrique elle produisent 4 kWh équivalents en chaleur, etc. Le débat devient très difficile quand il est mené par une majorité  de personnes roulant en grosse cylindrées véritables catapultes à CO2, vivant dans des appartements et des maisons toujours plans grands mais mal isolés, les chauffant à 24 degrés ainsi que l’eau à 95 degrés avec du mazout ou dans le meilleur des cas avec du gaz naturel, consommant de l’eau chaude sans limite, utilisants des appareils ménagers peu efficaces, laissant leur TV, PC et machine à café en stand-by, exigeant un éclairage public partout et toute la nuit, et j’en passe. Majorité de personnes qui sont convaincues que ce comportement n’est pas répréhensible. Il faut (ré-)apprendre à vivre avec sobriété (en Suisse, cela signifie encore à haut niveau). Avec un changement de paradigme chez chacun de nous, il n’y a plus d’idées préconçues mais au moins 50 % de la solution. Là devrait commencer la politique énergétique.

  • « Laborieuse sortie du nucléaire » en Suisse : le titre de cet article résume parfaitement la situation actuelle, que l’on retrouve également en Allemagne, qui a aussi décidé l’abandon du nucléaire et dont la décision a fortement influencé la décision hâtive et « émotionnelle » du Conseil fédéral. Ainsi le journal « Le Temps » du 24 octobre dernier titrait « La difficile sortie du nucléaire – L’adieu chèrement payé de l’Allemagne au nucléaire ». L’article relate les difficultés colossales suite au tournant énergétique imposé par le gouvernement allemand pour sortir du nucléaire. Le courant vert n’a plus la cote : les Allemands, d’abord très favorables aux énergies renouvelables, déchantent face au coût astronomique de l’opération pour les consommateurs d’électricité. Or en Allemagne, la part actuelle du nucléaire dans la production d’électricité n’est que de 25%, alors qu’elle se monte à plus de 40% pour la Suisse ! Donc, on peut déjà imaginer, par extrapolation, la réaction de la population en Suisse lorsque celle-ci se rendra compte, comme les Allemands, de toutes les conséquences néfastes (interdictions, restrictions, pénurie, rationnement d’électricité, taxes et forte augmentation du prix de l’électricité pénalisant le pouvoir d’achat des plus modestes) qu’impliquerait le fameux « tournant énergétique » qu’on lui promet, prix à payer pour un abandon total du nucléaire !
    Mais déjà la résistance populaire a donné un sérieux avertissement aux politiques : suite à un référendum, les citoyens fribourgeois ont refusé l’interdiction des chauffages électriques, alors que TOUS les partis politiques du canton et les grandes associations économiques et écologistes y étaient favorables ! Le comble étant que la loi cantonale sur l’énergie incluant l’interdiction discriminatoire avait été acceptée par le Grand Conseil à l’unanimité des députés !!
    Dans cette lamentable « sortie du nucléaire », totalement improvisée, le Conseil fédéral et le Parlement ont voulu mettre la charrue avant les boeux. Observez le désarroi actuel des grandes entreprises électriques suisses, qui subissent de lourdes pertes financières, inquiétantes lorsque l’on sait leur importance stratégique pour la fourniture et l’approvisionnement énergétique du pays. N’importe quel entrepreneur vous dira que les investissements nécessitent une planification et une stratégie définie pour le long terme. Or, actuellement, les entreprises électriques ne savent pas quelle est la stratégie alternative au nucléaire du gouvernement, puisque à ce jour, le Conseil fédéral tergiverse et n’a pris aucune décision précise et définitive à ce sujet. Et de plus, en Suisse, démocratie directe oblige, c’est le peuple qui aura le dernier mot fort heureusement, donc les écolos et les antinucléaires ont du souci à se faire !

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