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Déchets radioactifs: pas de danger en Suisse

Les dures réalités de la géologie…

Forage par ci, manif contre un transport de déchets radioactifs par là, document confidentiel «fuité»… La Suisse va-t-elle vraiment réaliser l’entreposage à long terme de déchets nucléaire dangereux?

Je suis un géologue et hydrogéologue défroqué, c’est-à-dire que, si je ne pratique plus le métier, je l’ai exercé auparavant une quinzaine d’années. J’ai même conçu le logiciel de dessin pour représenter sur papier les résultats des premiers forages profonds (de plusieurs kilomètres chacun) de la Coopérative pour l’entreposage des déchets radioactifs (Cedra qui, suivant une mode manquant de tact pour les langues minoritaires lancée par la Caisse nationale d’assurance-accident -  CNA désormais Suva -, veut se faire appeler dans tout le pays par son acronyme allemand Nagra).

Partons des faits non contestés. La Suisse, comme tous les pays «nucléaires», doit trouver une solution pour ses déchets hautement radioactifs; mais ça c’est la théorie… A part la région de Bâle-Ville qui est sur le Fossé rhénan, le reste de la Suisse appartient en totalité au Système alpin.

Or les Alpes ne sont pas une chaîne formée et en voie de destruction, mais toujours une chaîne en pleine formation. Le mouvement actuel (au niveau géologique, c’est-à-dire les derniers millions d’années et maintenant) est surtout le fait de la poussée vers le nord du continent africain.

L’Italie est une sous-plaque du continent africain (c’est plus complexe, je n’entre pas dans les détails). En Suisse la limite géologique entre «Europe» et«Afrique» est bien visible au nord du Monte-Ceneri: la voie CFF Bellinzone-Locarno la suit de près. Le Sopraceneri (Bellinzone, Locarno) fait en effet partie de la «grande plaque tectonique Europe + Asie», le Sottoceneri (Lugano) de la «grande plaque tectonique Afrique». Par exemple lorsque le lac de retenue de Vogorno du barrage de Contra – au-dessus de Tenero/Locarno – a été rempli pour la première fois, le poids ajouté a provoqué un mouvement de la grande faille qui limite les deux continents, et un tremblement de terre important, mais sans gros dégâts, a secoué la région de Locarno.

Le mouvement de surrection des Alpes est actuellement au Gothard d’environ 1-2 mm par an. Dans le temps long de la géologie, cette montée pour 100’000 ans fera donc environ 150 m, et pour un million d’années 1,5 km, ce qui est évidemment loin d’être négligeable pour l’entreposage de déchets hautement radioactifs.

Avec de tels mouvements, qui peut sérieusement projeter d’enfouir ces déchets dans la zone alpine? Comme déjà dit, la zone alpine couvre en Suisse la quasi-totalité du territoire. Pour beaucoup par exemple la chaîne jurassienne parait être formée de vieilles montagnes. Ce n’est pas du tout le cas. Les chaînons jurassiens sont la manifestation la plus récente de la formation des Alpes en Suisse. Le phase principale du plissement du Jura ne s’est terminée qu’il y a environ 2 millions d’années.

Tous les géologues suisses (et autres) savent ce que je viens de décrire. Mais les forages profonds de la Cedra-Nagra et tous les travaux annexes sont une occasion inespérée pour connaître la géologie profonde de la Suisse! En outre cela rapporte des contributions et des mandats gigantesques aux Universités, aux Ecoles polytechniques et aux bureaux privés suisses de géologues.

En fait la Nagra le sait aussi… Mais elle participe, par ses recherches, à une meilleure connaissance internationale des problèmes rencontrés et des solutions techniques envisageables, ce qui est tout à fait positif.

Pour le reste, tous les spécialistes savent que la meilleure solution envisageable pour ces déchets radioactifs est de les enfouir dans une région du monde très stable depuis toujours ou presque et inhabitée: le centre de l’Australie serait une solution. Mais là ça devient un gros problème de politique internationale, et aussi de politique nationale australienne (territoires aborigènes).

Un vrai gros problème sera aussi le transport des déchets hautement radioactifs vers l’Australie depuis le monde entier. Certes les volumes sont de faibles quantités, mais leur extrême dangerosité et toxicité reste toujours le cœur du problème.

En attendant, pas de crainte à avoir, il n’y aura jamais de dépôts définitifs en Suisse de déchets hautement radioactifs. Vous pouvez le dire à vos enfants et à vos petits-enfants.

N.B. La définition des dangers pour les déchets radioactifs est très complexe. Par déchets hautement radioactifs je sous-entends toujours dans ce texte la définition française: les déchets de haute activité d‘une part, et les déchets de moyenne activité et à vie longue, d’autre part.

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Discussion

  • Merci de mettre le doigt sur la mode de l’alémanisation des acronymes. La transformation de Cedra en Nagra a-t-elle été annoncée publiquement? Révélateur des rapports de force dans ce pays!

    • A la Suva et la Nagra on peut ajouter en tout cas l’Are (Bundesamt für Raumentwicklung), nouvelle identité unifiée de l’Office fédéral de l’aménagement du territoire (devenu développement territorial) intervenue sous l’autorité du Neuchâtelois Pierre-Alain Rumley…

      Il y a certainement plus de maladresse que de mauvaises intentions dans le choix de l’allemand (alors qu’il y a un intérêt compréhensible à améliorer et simplifier la visibilité des acteurs publics). Une erreur qu’évite il me semble la Migros… Les solutions: le latin, l’anglais (bon, cela suscite d’autres allergies…), les langues minoritaires (ça fait charmant et exotique – la majorité, elle, ne se sent pas menacée) ou encore la création d’une marque qui ne soit pas un acronyme.

  • On remercie M. Campiche de mettre le doigt sur LE point délicat du dossier, l’acronyme de l’organe en charge du dossier…

    Plus sérieusement, je trouve que parler de «solution» en parlant de l’enfouissement est un peu léger.

    La solution serait de trouver un moyen de traiter ces déchets pour qu’ils n’en soient plus, ou du moins qu’ils ne soient plus des éléments à vie longue.

    Quand on pense à la quantité astronomique de bâtiments disparus ou de mystères entourant la vie des romains d’il y a 2000ans, comment peut on seulement envisager d’enfouir de telles saloperies pour 100’000 ans?

    Que cette évidence ne frappe pas les esprits de scientifiques me laisse pantois.

    Je crois qu’il y a des recherches pour le traitement de ces déchets, pour les utiliser et en faire également de l’énergie…qu’en est-il en Suisse?

    • 2.1
      André Bovay-Rohr says:

      « …La solution serait de trouver un moyen de traiter ces déchets pour qu’ils n’en soient plus, ou du moins qu’ils ne soient plus des éléments à vie longue… »
      Vous avez raison au-delà de ce que vous exprimez ici – et ce ne sont pas les scientifiques qui ont négligé … La Confédération a été mise au courant, qu’à l’aide de réacteurs nucléaires de nouveaux types (à onde de combustion nucléaire, par exemple), on pouvait recycler le combustible usagé, sans retraitement, et en tirer jusqu’à 2 millions de Fr d’électricité vendable par Kg. On pouvait aussi prévoir de détruire les déchets nucléaires, par transmutation dans des réacteurs nucléaires à sels fondus.
      A toutes les propositions des scientifiques, M. Moritz Leuenberger a fait dès 2002 la sourde oreille, mais avec lui aussi le Conseil fédéral et le Parlement! Les intérêts de la Suisse à devenir indépendante à 100% en matière d’énergie, sont ainsi foulés aux pieds.
      La presse et les médias ont également fait la sourde oreille et n’ont rien dit de ces perspectives prometteuses.
      Voir pour documentation les publications de « Courage dit-il » :
         http://www.infrarouge.ch/ir/thread-376786-cheffe-detec-penchait-suisse#post377633  
      ou le blog du même auteur  http://entrelemanetjura.blog.24heures.ch/  « Eloge du nucléaire durable », par exemple l’article « Une unique voie royale »

  • 3
    Daetwyler says:

    Votre article est intéressant. Mais il pose une question de base : un dépôt profond de produits radio-actifs dans une couche géologique n’ayant pas bougée depuis des millions d’années laisse supposer qu’une montée en surface de ces produits est très peu probable pour plusieurs centaines de milliers d’année, temps géologiquement court, mais humainement vraiment long. Quel sera l’état de l’humanité dans 3’000 siècles ? A vous lire, aucun barrage n’aurait dû être construit dans les Alpes, ni aucune ville, la collision des plaques tectoniques dont vous parlez les condamnant certainement. Or l’écroulement d’un barrage est autrement plus dangereux pour les habitants actuels des Alpes que l’enfouissement de produits radio-actifs susceptibles de réapparaître, fortement moins radioactifs, dans quelques centaines milliers d’années.

    • 3.1
      Laurent Ducommun says:

      Merci du commentaire, Daetwyler, et des remarques pertinentes.

      Comme vous l’avez sans doute remarqué, j’ai utilisé le moins possible le vocabulaire de la géologie pour que l’article soit le plus compréhensible possible, et aussi le moins long possible.

      Mais là je devrai parler un peu géologie, désolé.

      Mais d’abord à propos des barrages, vous avez entièrement raison à propos des risques objectifs qu’ils posent.

      Ensuite dans 3000 siècles, à mon humble avis, l’humanité n’existera plus depuis longtemps. Sans vouloir aborder l’avenir de l’humanité sous l’angle théologique, Homo sapiens est une espèce animale dont la durée de vie sur la Terre sera probablement brève, et qui n’aura sans doute pas de descendants. L’avenir animal de la Terre serait plutôt aux invertébrés (insectes,…) et aux oiseaux… mais là on aborde la géopoésie!

      Revenons à la géologie des Alpes. Le risque que la couche profonde où seraient enfouis les déchets hautement radioactifs réapparaisse en surface est quasi nulle à l’échelle de l’humanité. En revanche, dans une zone perturbée comme le domaine alpin, les mouvements (sous forme par exemple de tremblements de terre, même faibles) créent des cassures ouvertes ou font déplacer les fractures déjà existantes. Et qu’est-ce qui circule souvent dans les fractures ? Des eaux évidemment, avec ce qu’elles ont amené de la profondeur. Toute la Suisse est ainsi connue pour ses sources thermales, et la température naturelle de leur eau vient de la profondeur. Si une fracture se produisait à proximité d’un dépôt de déchets radioactifs, on ne peut évidemment pas négliger le fait que de l’eau contaminée pourrait être ramenée en surface très rapidement.

      Pour parler enfin concrètement de déplacements géologiques, entre le lac Majeur tessinois et la région de Domodossola par exemple (proche de la ligne insubrienne, mentionnée dans mon article par un lien), on observe en surface des roches venues d’une grande profondeur, plus exactement de la limite entre la croûte terrestre et le manteau supérieur. Chaque étudiant en géologie en Suisse fait au moins une excursion dans cette région passionnante.

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