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La banane, enjeu scientifique et économique

Le consommateur suisse, le paysan ougandais, l’UE et la recherche fondamentale

Photo gildas_f
Photo gildas_f (licence CC)

Le génôme du bananier vient d’être déchiffré. Les résultats ont été publiés le 11 juillet dernier dans la prestigieuse revue scientifique Nature. Exceptionnellement l’article scientifique est accessible au public.

Le séquençage des 520 millions de lettres d’ADN a été achevé en deux ans par le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et le Genoscope du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives); les deux organisations sont publiques et non-universitaires (et françaises).

La banane doit être, à peu de chose près, la trentième plante supérieure à être déchifrée entièrement. Précisons: La banane comestible n’ayant pas de vie sexuelle (ces bananes poussent sur des plantes stériles qui contiennent trois copies de chaque chromosome), les chercheurs se sont résolus à déchiffrer un seul jeu de chromosomes sur les trois qui composent une honnête Cavendish, l’espèce Musa acuminata, qui entre dans la composition de toutes les variétés comestibles (bananes desserts ou à cuire).

Selon les auteurs, c’est une avancée majeure pour la compréhension de la génétique et l’amélioration des variétés de bananes. Il est vrai que la lutte contre les ravageurs est particulièrement difficile dans une plante stérile qui se perpétue par bouturage et par la main de l’homme. Il faut jusqu’à 50 traitements de pesticides par an pour lutter contre un seul ravageur (la maladie des raies noires), et d’anciennes maladies (celle du charançon) reviennent dans de nouvelles régions, le ravageur responsable ayant muté.

On se rappelle aussi l’histoire de la chlordécone, pesticide utilisé aux Antilles et qui, près de vingt ans après l’arrêt de son utilisation, est toujours présente dans les sols et contamine les cultures. La lutte est sans merci.

Il y a dix ans. on avait annoncé pour dans dix ans, la fin de la banane (la faute à l’usage exclusif de la Cavendish) qui, étant un clone, pourrait succomber à un ravageur rapidement et planétairement. Prophétie heureusement non réalisée. Même si elle est menacée par de très nombreuses maladies et ravageurs (sigatoka ou cercosporiose noire, charançon, nématode, maladie de Panama etc.), la banane est promise à un bel avenir selon le Cirad; si la variété Cavendish domine totalement les échanges internationaux (qui s’élèvent à environ 14 millions de tonnes, dont les Suisses consomment 74 mille tonnes, soit 10 kg par an par habitant), elle ne représente qu’un sixième de la production mondiale (95 millions de tonnes).

L’univers bananier ne se limite pas donc à cette seule variété. En effet, des centaines d’autres variétés locales sont cultivées à travers le monde.

La banane transgénique

L’Ouganda est fier d’être une «république bananière», dans la mesure où dans ce pays, la banane constitue le pain quotidien (Matooke). Malheureusement une bactérie pathogène, le Xanthomonas campestris est en train de dévaster les cultures. Les pertes s’élèvent déjà à un demi-milliard de dollars par an.

Le flétrissement bactérien du bananier, ou BXW, détruit la plante entière et contamine en plus sol (et instruments). Il n’y a pas de variétés résistantes naturelles, pas de traitement chimique, la seule solution est la destruction des champs contaminés. La pratique traditionnelle qui consiste à partager les pousses de bananes entre fermiers familiaux contribue encore à la dispersion de la maladie. C’est ce contexte de vulnérabilité qui a sans doute décidé le Cirad, plutôt orienté pratiques agricoles, à se lancer dans un  séquençage hautement technologique.

D’ailleurs des bananes transgéniques étaient annoncées comme testées en plein champ en Ouganda dès 2007 (pour une autre maladie, le sigatoka, par un Institut de recherche à Kampala, le KARI, en parrainage avec l’Université de Louvain). Ces essais, s’ils ont jamais été faits, n’ont laissé aucune trace sur les sites web ou les bibliothèques. Trois ans plus tard, en 2010, Nature annonce une seconde tentative, sans suivi traçable. Les plantes transgéniques sont en principe interdites en Ouganda (et dans la plupart des pays subsahariens). Finalement, la banane transgénique se précise: l’équipe ougandaise du National Banana Research Program publie un article technique où elle démontre avoir inséré avec succès un gène provenant du poivron, conférant une résistance complète au Xanthomonas.

Curieusement, c’est Taiwan (l’Academia Sinica) qui a mis à disposition gracieusement la technique, les Taiwanais possèdant les brevets. Peut-être voit-on se dessiner un avenir high-tech des cultures africain/asiatique, l’Europe, confortablement installée dans les moratoires, étant ainsi marginalisée même pour la recherche.

Selon le Guardian, les essais hors laboratoire, dans un champ clos et bien gardé auraient commencé, après avoir obtenu une «permission spéciale»; le site de l’institut ougandais est muet sur le sujet. Espérons que la misère des paysans laisse aux chercheurs le temps de conduire les tests de manière complète, et qu’on ne relâche pas une banane prématurément…

La guerre de la banane

Le jour même de la publication de la séquence du génome de la banane, le magazine Alternatives Internationales (Hors Série 12 juillet 2012) se pose la question: Les bas prix vont-ils avoir la peau de la banane? Pour rappel, la «guerre de la banane» s’est terminée début 2011, lorsque le Parlement européen a accepté un accord sur les droits de douane qui abaisse progressivement les taxes sur les bananes latino-américaines de 176 à 114 euros par tonne, les bananes «ACP» des ex-colonies (Afrique, Caraïbes et Pacifique) continuant à bénéficier de la remise des taxes.

L’invasion par les «bananes dollar» ne s’est pas produite après le démantèlement de l’OCMB (Organisation commune du marché de la banane) de l’UE. L’indice du coût de production établi par le Cirad (celui-là même qui a cloné la banane) a augmenté de 26% entre 2006 et 2011 (augmentation du prix de l’énergie, engrais, traitements), mais les prix à la base import, en euros constants, ont baissé de 4% pour la même période.

Curieusement, aux Etats-Unis, les prix à l’importation ont doublé depuis 2008, sans baisse de la consommation, les acteurs de la filière s’étant accordés sur des prix plus élevés sans que cela freine la consommation. A force d’exiger une banane de moins en moins chère, l’UE a fortement fragilisé les pays producteurs et attisé la concurrence. Tout le contraire des Etats-Unis donc. Selon D. Loeillet, économiste au Cirad, le producteur verrait ses revenus augmenter de 30% si le consommateur ne payait que deux centimes de plus son kilo.

Pas gagné

Ce ne sont pas seulement les bactéries pathogènes qui menacent la brave banane, mais aussi le brave consommateur. Contre les virus, les chercheurs pourront sortir l’arme lourde de la modification génétique; mais l’objectif de la banane la moins chère semble tout aussi dangereux pour les cultures et contre cela, pas de potion scientifique.

Finalement, nous avons moins besoin de nouveaux bananiers plus résistants que – surtout – de bonnes pratiques culturales basées sur une connaissance approfondie de l’agronomie de la plante et de la biologie de ces maladies et ravageurs.

La transformation génétique, en vue d’obtenir des variétés résistantes, peut être l’ultime recours, mais les conditions de sa mise en place sérieuse ne sont probablement pas encore données: intérêt relatif de nos chercheurs pour ces essais controversés, hostilité généralisée du public en Europe, pression économique sur les fermiers, pratiques traditionnelles qui favorisent la dispersion, avec une difficile prise en main de cette technologie par la communauté scientifique et politique africaine.

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Discussion

  • Ce très bon article contient une phrase-clé qui mérite d’être rappelée: « l’Europe, confortablement installée dans les moratoires, étant ainsi marginalisée même pour la recherche. »  voilà ce qui arrive lorsque l’on se laisse entraîner vers la pureté doctrinale des opposants aux OGM. Le progrès scientifique n’est pas bloqué par les moratoires, il se réalise seulement ailleurs. 

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