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Olivier Meuwly et les partis politiques suisses

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Par son omniprésence dans les médias et par son style très personnel, tant oral qu’écrit, volontiers fleuri, Olivier Meuwly ne fait pas l’unanimité. Il faut cependant rendre hommage à  l’activité inlassable de ce chercheur qui enchaîne la publication de nombreux ouvrages (dont deux thèses universitaires), l’organisation de colloques, les articles dans la presse, les interventions radiophoniques. Membre actif du parti radical, penseur du libéralisme, Meuwly apporte ainsi incontestablement sa pierre au débat démocratique.

Après Les penseurs politiques du 19e siècle publié en 2007, il nous livre Les partis politiques. Ceux-ci n’en sont-ils pas d’une certaine manière la concrétisation? Benjamin Constant, dans ses Principes de politique, écrivait «que tout a sa théorie, que la théorie n’est autre chose que la pratique réduite en règles par l’expérience et que la pratique n’est que la théorie appliquée». Les deux ouvrages ont paru dans la collection Le savoir suisse. Celle-ci, explicitement, ambitionne de mettre les recherches «à  la portée d’un public élargi» et «vise la lisibilité». Ces exigences impliquent des contraintes imposées à  l’auteur: nombre de pages limité à  150 environ, pas de notes infrapaginales et, partant, quasi absence de citations. On regrettera cependant que, dans un souci en soi légitime de ne pas surcharger le texte, les dates de naissance et de décès des nombreuses personnalités politiques évoquées dans cet ouvrage ne soient pas indiquées: ce qui rend difficile leur intégration dans une génération, au sens politique et culturel du terme.

L’auteur – et il faut lui en savoir gré – s’est lancé dans une entreprise particulièrement difficile, vu le manque de grandes études synthétiques récentes sur les partis, particulièrement sur le radicalisme, vu aussi la multiplicité des situations cantonales dues au fédéralisme helvétique. L’ouvrage de Meuwly, première synthèse du genre en langue franà§aise, comble donc un vide. Par contrainte (qu’impliquaient les impératifs, mentionnés plus haut, de la collection dans laquelle s’insère ce petit livre), l’auteur s’est concentré sur l’histoire «politique» des partis. On regrettera donc que leurs aspects organisationnels, leur financement, l’étude des forces sociales qui les sous-tendent, c’est-à -dire tout ce qui constitue une approche structurelle et sociologique, soit quasi absent de cette synthèse. Il en va de même pour leur expression dans la presse partisane; mais l’étude de celle-ci, dans son extraordinaire diversité en Suisse, nécessiterait de multiples analyses qui dépassent sans doute les forces d’un seul homme.

Cette étude suscite de notre part quelques critiques. On regrettera d’abord une «psychologisation» excessive de la vie politique, qui nous semble parfois réduite aux états d’âme de ses acteurs. Par ailleurs, le traitement tant de la grève générale de 1918 que des événements du 9 novembre 1932 à  Genève est à  nos yeux peu satisfaisant. Ainsi on apprend que la manifestation de la gauche genevoise «s’acheva dans le sang». La formule est sybilline: était-ce là  le résultat de bagarres de rue entre fascistes de l’Union nationale d’une part, communistes et nicolistes d’autre part, une sorte de Heysel politique en somme?… Pas un mot sur le tir de la troupe contre les manifestants et la mort de treize d’entre eux! Enfin on retrouve dans cet ouvrage le goût immodéré de l’auteur pour les images et les formulations pittoresques: le conservatisme «se revêt de nouveaux atours», les nationalistes «se mettent à  gesticuler», le socialiste Vogelsanger «s’est glissé» dans la Municipalité de Zurich, les syndicats ont des «ouailles», tous les radicaux «n’entonnent pas la même mélodie», le Grütli«vend chèrement sa peau», etc. Une phrase est digne du discours des comices agricoles dans Madame Bovary: des conflits au sein du camp catholique conservateur «finiront par faire planer la menace d’une explosion sur cet attelage disparate.» (p. 59) On déplorera l’abondance de ces «boursouflures rhétoriques», pour reprendre une expression d’O. Meuwly lui-même à  propos du corporatisme: elles peuvent à  la longue fatiguer le lecteur.

Ces réserves étant faites, il faut souligner les qualités d’un ouvrage dont on a dit combien son élaboration s’est révélée ardue. Et d’abord l’honnêteté de l’auteur qui, sur son propre parti, livre une analyse à  la fois fine et sans complaisance. Ainsi, il souligne à  plusieurs reprises les tensions entre l’aile droite«manchesterienne», le centre et l’aile gauche du parti radical. Il n’hésite pas à  fustiger la «vacuité grandissante [1] du discours radical» et son pragmatisme à  court terme, sans vision politique, à  la fin des années 1960. Olivier Meuwly insiste pertinemment sur la volonté des radicaux «de représenter la Suisse, la nation helvétique, dans sa diversité culturelle ou confessionnelle, au-dessus des différentes couches sociales qui la composent.» (p. 23) Ou encore: «leur ambition [des radicaux] de rassembler les intérêts les plus divers dans une synthèse» (pp. 45-46). Ce souci d’«unanimisme» politique, qui se révélera assez vite intenable et mythique, est bien décrit. On mettra aussi en avant la clarté de l’exposé, tout de concision, sur les tendances (marxiste, anarcho-syndicaliste, chrétienne, grutléenne) au sein du parti socialiste suisse d’avant 1914.

Mais c’est – un peu paradoxalement – sur les petites formations minoritaires qu’O. Meuwly se montre le meilleur, qu’il s’agisse de l’Alliance des Indépendants de Duttweiler, de la LMR, des mouvements écologiques, ou des formations xénophobes sous leurs diverses appellations successives. Relevons une bonne formulation, à  propos du POP de 1944-45 qui, écrit l’auteur, rassemble «beaucoup de gens qui découvrent la politique dans le maillage associatif serré que le parti parvient à  tisser.» (p. 108) On regrettera cependant que, pour cette période de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre, l’accent ne soit pas mis davantage sur la profonde volonté de renouveau social, en Suisse comme dans les pays belligérants (Plan Beveridge et Welfare Stateen Grande-Bretagne, nationalisations en France, etc.).

Citons encore l’excellente définition que donne Meuwly du blochérisme: «Peu à  peu au cours des années 1980, Blocher capte ce retournement de l’air du temps et oriente l’UDC vers ses principes libéraux, vers un conservatisme agressif, vers les valeurs patriotiques, contre l’omniprésence de l’Etat social, contre le modernisme culturel prêté à  la gauche et que reprend à  son compte le centre-droite, contre les engagements internationaux de la Suisse, contre tout ce qu’il déclare «antinational».» (p. 126)

Voilà  donc un ouvrage qui, malgré quelques faiblesses, non seulement comble une lacune dans l’historiographie suisse mais qui, en suscitant la discussion, voire la polémique, contribuera à  revivifier le débat politique dans notre pays.

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Olivier Meuwly, Les partis politiques, acteurs de l’histoire suisse, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010 (coll. Le savoir suisse), 141 pages

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