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Crise financière: le règne (annoncé?) de la ploutocratie

La concentration des richesses transforme le fonctionnement des sociétés démocratiques

On sait que les crises financières ont des durées de vie (nettement) supérieures à celles des crises économiques «habituelles». A cet égard, le livre de référence est celui de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff Cette fois, c’est différent; huit siècles de folie financière (éd Pearson, 2010).

Nous en sommes à la cinquième année de cette crise, dont les premières manifestations remontent à l’été 2007, et le bout du tunnel n’est encore pas en vue.

La crise grecque ne cesse de rebondir. Il est aléatoire d’en prévoir les conséquences sur l’euro, les banques, les dettes publiques et sur le comportement des marchés financiers. Le gouvernement espagnol a dû se résoudre à nationaliser la quatrième banque du pays. Les rendements des grands établissements bancaires restent médiocres, quand ils ne continuent pas de se dégrader (par exemple, le cours de l’action UBS ne se situe guère au-dessus de 10 francs depuis quatre ans et celui de Credit Suisse, environ 20 francs, atteint son plancher depuis neuf ans). Les grandes banques sont engagées dans une politique de réduction de leur bilan pour se conformer aux nouvelles exigences fixées dans le cadre des accords internationaux dits de Bâle III (en gros: davantage de fonds propres pour améliorer la couverture de leurs risques). Cette politique (de réduction du bilan) ne dit rien de bon quant à leur volonté et leur capacité d’accorder des crédits aux entreprises.

Il est possible, évidemment, de considérer qu’il est plutôt sain que les banques ne fassent plus des profits mirifiques. Certains auteurs pensent qu’il serait souhaitable que le métier de banquier redevienne ennuyeux (DP 1937), comme il le fut avant les «grandes innovations financières» de ces deux dernières décennies – avec les conséquences que l’on connaît. Ou, au moins, il faudrait, en séparant banques de prêts et banques d’investissements, que celles qui veulent poursuivre leurs activités dans «l’innovation financière» ne soient plus couvertes par une quelconque forme de garantie étatique. Ces considérations n’aident toutefois pas à comprendre les raisons pour lesquelles l’actuelle crise financière a pris une telle ampleur et pourquoi elle paraît durer encore plus longtemps que les précédentes, telles qu’elles ont été analysées dans l’ouvrage cité plus haut.

En 2007 comme en 1929

Quelques auteurs, surtout américains, ont cherché à savoir s’il y avait un lien entre la concentration de richesses et ladite crise financière (voir The Economist du 17 mars). Leurs travaux portent sur les Etats-Unis et ne sont peut-être pas généralisables, sans examen supplémentaire, du fait que les inégalités de revenus y sont sensiblement plus marquées que dans les pays européens. On ajoutera qu’une corrélation n’est pas (nécessairement) une causalité. Les éléments mis en évidence n’en sont pas moins intéressants.

Par exemple, les inégalités s’étaient fortement accrues dans les années vingt (avant la «grande crise»). Elles ont atteint leur plus haut niveau en 2007: 1% des gens les mieux payés ont reçu 23,5% de l’ensemble des revenus distribués, ce qui représente la part la plus élevée depuis 1929. Se pourrait-il aussi que le style de vie adoptée par les 20% de la population la plus aisée percole sur les comportements des 80% restant de la population? En particulier sous la forme d’un recours toujours plus fréquent à l’emprunt et à l’endettement pour s’offrir un train de vie certes au-dessus de leurs moyens, mais qui les rapproche de celui des plus aisés? Les régions (des Etats-Unis) les plus inégalitaires sont aussi celles où les parlements ont le plus facilement réduits les normes pour emprunter et accéder à la propriété immobilière. Dès le début du nouveau siècle, le gouvernement fédéral américain a réduit les exigences imposées antérieurement aux deux grandes agences publiques (Fannie May et Freddy Mac) pour accepter des prêts immobiliers toujours plus élevés et avec des garanties réduites.

De même, sur la période de 1973 à 2005, on observe une évolution parallèle entre la mondialisation de la finance, la hausse de l’endettement public et un accroissement des inégalités. Ce qui pourrait s’expliquer par le fait que les inégalités créent une pression sur les gouvernements pour augmenter les processus de redistribution (filet social) dont les coûts sont partiellement financés par l’emprunt.

La concentration des richesses dans les mains d’un petit nombre de personnes a évidemment aussi des incidences sur la vie politique. En effet, les 10% les plus riches ou même les privilégiés du centile supérieur ont des intérêts considérables à défendre, en particulier pour éviter que le système qui les a si bien servis ne soit modifié. Nous avions déjà évoqué le développement des «super PACs» américains qui favorisent les donations illimitées aux candidats (DP 1942). A ce jeu, celles et ceux du parti républicain sont nettement en pole position. Chez nous, on peut penser aux nombreux millionnaires qui financent l’UDC, directement ou par fondation interposée.

Comme une drogue

La manière extravagante avec laquelle le secteur financier est parvenu à accumuler des richesses au cours des deux dernières décennies l’incite évidemment à s’opposer à toute réforme, ou à en limiter la portée, ou bien à faire sienne la formule de l’écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa: «si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change». Il y parvient d’ailleurs avec un certain succès. Les présidents Bush Jr et Obama ont été et sont toujours très (trop) bien entourés par des anciens de Goldman Sachs, le fleuron de la banque d’affaires américaines (dont on sait que les employés parvenaient, simultanément, à offrir à leurs clients des produits dérivés tout en spéculant à la baisse sur ces derniers qu’ils savaient être «toxiques»!) Ainsi, en dépit de la crise financière majeure que nous connaissons, peu de progrès ont été fait, au niveau international, pour éviter sa répétition. Les milieux financiers ont internalisé leurs profits tout en parvenant à externaliser leurs pertes sur la collectivité.

A n’en pas douter, ils vivent, de leur point de vue, dans le meilleur des mondes possibles. Toute modification serait ainsi ressentie comme une régression. Toutefois la messe n’est peut-être pas encore entièrement dite. La perte de 2,3 milliards de dollars annoncée tout récemment par la banque JP Morgan Chase, consécutive à des défauts dans la surveillance des risques, montre une nouvelle fois que les grandes banques ne peuvent s’empêcher de continuer de faire joujou avec des produit dérivés dont elles ne maîtrisent, quoi qu’elles disent, de loin pas tous les risques. Ces produits sont pourtant potentiellement tellement profitables qu’elles ne veulent pas y renoncer. Exactement comme une drogue.

La seule vraie innovation: le bancomat

Et à quoi les prétendues innovations financières ont-elles servis? Paul Volcker, ancien président de la banque centrale américaine (FED) avait douché un auditoire de banquiers en disant, comme le rappelle le blog cité ci-dessus, que la seule invention significative des trente dernières années avait été le bancomat, et qu’il s’interrogeait toujours sur l’utilité économique des autres innovations financières, à part celle d’avoir considérablement enrichi ceux qui les avaient conçues.

De plus la manière dont la finance draine et concentre d’énormes richesses a pour effet d’attirer en nombre les nouvelles élites qui sortent des meilleures facultés scientifiques. La France, il y a quelques années encore, tirait gloire du fait que les premiers de classe sortis de ses grandes écoles étaient très recherchés sur les places financières de Londres et de New York. On peut au moins se poser la question de savoir si cette évolution est vraiment favorable au développement des sociétés humaines en général. Et penser que c’est pour le moins douteux!

Les inégalités de revenus et leur accentuation au cours des dernières décennies ne soulèvent donc pas seulement des questions de statistique (la mesure desdites inégalités) et de morale (la légitimité que certains gagnent quasi infiniment plus que d’autres). Elles interrogent sur l’évolution de nos sociétés démocratiques qui deviennent ploutocratiques, et où la prise de risques toujours plus grands pour gagner toujours plus favorise leur instabilité.

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Discussion

  • 1
    Richard Lecoultre says:

    Nous avons le choix:
    a) La finance est au service de l’économie, l’économie au service de l’humanité.
    b) L’humanité est au service de l’économie, et l’économie au service de la finance.
    Les grandes banques et les autorités fédérales suisses ont fait leur choix depuis longtemps. Et le peuple? Ni pour ni contre, bien au contraire?

  • 2
    Beljean Jean-Jacques says:

    Depuis plusieurs années, je suis frappé par les dangers de tous ordres menaçant la démocratie et le mépris teinté de méfiance à l’égard de la politique. Je trouve cela inquiétant. Que ce soit par le terrorisme ou l’influences des « réalités » la démocratie subut une profonde mutation dont je ne vois pas l’aboutissement.

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