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Une histoire de famille au temps du communisme

«Un médecin lausannois en URSS 1936-1937», de Pierre Jeanneret, L’Aire, 2011 (89p.)

Quelques pages intéressantes sur l’état de la médecine dans l’URSS 20 ans après la révolution, d’autres sur le Caucase des années 30 et les débuts de l’alpinisme populaire, nous permettent de situer le stage d’Henri Jeanneret à l’hôpital Botkine, à Moscou, et ses deux excursions dans les régions qui délimitent l’Europe et l’Asie. Cependant, pour ceux qui connaissent bien les travaux de l’historien Pierre Jeanneret, l’intérêt de cet ouvrage réside dans les informations qu’il donne sur sa famille qui est doublement liée à la Russie.

Sa grand-mère, Louba Minkina, est venue faire ses études de médecine à Lausanne, car son origine juive l’empêchait d’accéder à cette formation au pays des tsars. Son grand-père, Maurice Jeanneret, auquel il consacra sa thèse de doctorat, fut un des leaders de parti socialiste vaudois, puis un des fondateurs du Parti ouvrier populaire vaudois qui, dans la Guerre froide, devait défendre l’URSS. Quant à Henri, son père, il entra aussi au POP, plus par attachement familial que par une réelle conviction prosoviétique.

Ainsi ce livre pose le problème de l’attitude face à «la patrie du socialisme». La famille russe, d’abord, accueillit avec faveur la révolution de Février car elle était hostile à l’antisémitisme et aux pogroms qui se sont développés sous Alexandre III et Nicolas II. Celle d’Octobre suscita des craintes chez Abram, le père de Louba, qui s’enfuit vers l’Oural où il mourut de faim ou de maladie en 1918 ou 1919. Son fils Porphyre, devenu un industriel, poursuivit jusqu’à Vladivostok puis, contraint par les aléas de la guerre civile, revint à Moscou où il vécut dans une sorte de cave et décéda dans les années 30. Dans la jeune génération, il y eut des adeptes du nouveau régime qui s’engagèrent dans l’Armée rouge et firent carrière. Mais ils ont tous été victimes des Grandes Purges, disparus comme beaucoup d’autres, morts sous la torture ou fusillés, puis réhabilités après la mort de Staline.

Henri Jeanneret était en Russie au moment des premiers Procès et qu’en a-t-il pensé, quelles furent ses impressions sur le régime? C’est ce que veut savoir son fils l’historien qui le questionne 50 ans plus tard dans une interview dont le texte occupe une bonne partie du livre. Pierre Jeanneret écrit dans ses conclusions «d’aucuns pourraient être choqués du fait que, évoquant l’année 1937 où débutent les grands procès staliniens, Henri Jeanneret se préoccupe surtout de raconter ses marches dans le Daghestan». Pourtant il évoque le sentiment de peur de la population, le fait que ses parents avaient crainte de le recevoir, lui un étranger! Souvent il dit qu’il ne se rappelle pas bien ce qui se passait, ce qui est assez normal, car il devait d’abord s’adapter à son travail à l’hôpital. Néanmoins, on peut considérer que c’est durant ce séjour qu’il eut les premiers doutes sur le modèle prôné pour la construction du socialisme.

Enfin une dernière parente est amenée à témoigner sur le régime soviétique, c’est Maroussia, une nièce de Louba Minkina qui est venue en Suisse en 1922, y fit ses études, puis, divorcée, elle épousa Samuel Chevalier, l’auteur de l’émission radiophonique Le quart d’heure vaudois. Retournée en URSS à la période de Khroutchev voir sa vieille mère et sa famille, elle affirme que la situation s’est améliorée depuis la mort de Staline, que ce dernier «était un fou furieux, un sanguinaire» et «je n’ai pas vu une seule famille où il n’y a pas eu de fusillé, pas une, mais pas une».

Ces paroles appartiennent à une conversation téléphonique du 2 septembre 1959 avec André Muret, le chef du POP, enregistrée par l’inspecteur Ritschard pour le Ministère Public de la Confédération. Il s’agit donc d’une des innombrables fiches illégales amassées par la phobie du communisme durant Guerre froide, c’est une façon ironique de terminer l’enquête familiale sur le degré d’adhésion au régime soviétique, que l’ironie soit celle de l’auteur qui légende «no comment» la photographie du document, ou celle du lecteur!

Michel Busch est membre du comité de l’Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier

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