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Réduire la trop inégale répartition des richesses pour combattre la crise

Comment le capitalisme est en train de s’autodétruire

Les entreprises américaines disposent d’un cash flow de 2000 (deux mille) milliards de dollars. Les firmes cotées en bourse engrangent des bénéfices record. Et leurs dirigeants ont retrouvé les bonus d’avant la crise financière de 2008-2009. Dans le même temps, les caisses publiques sont au régime sec, le chômage persiste ou croît et le revenu disponible des salariés stagne quand il ne baisse pas.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut relire le petit ouvrage de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, paru en 2005 déjà (DP 1749). Le capitalisme actuel, obsédé par le profit à court terme, n’a plus de projets, n’investit plus pour préparer l’avenir: il est en voie de s’autodétruire.

Ce diagnostic commence à faire des adeptes jusque dans les rangs libéraux. Dans un remarquable article sur la crise économique et financière (Das Magazin34/2011), le journaliste Daniel Binswanger cite un gourou américain de la finance qui confie au Wall Street Journal que Marx avait raison, le capitalisme est en train de s’autodétruire. Il mentionne également les interrogations de Charles Moore, un thuriféraire et biographe de Margaret Thatcher, qui se demande si la gauche n’a pas finalement raison. Et le constat de Frank Schirrmacher, coéditeur de la très bourgeoise Frankfurter Allgemeine Zeitung, pour qui les principes mêmes du libéralisme – liberté, autonomie et autodétermination – sont trahis par le capitalisme.

Binswanger rappelle que les Trente glorieuses de l’après-guerre ont sévèrement démenti la prévision marxienne de la paupérisation des salariés. Les revenus de ces derniers ont au contraire fortement progressé et rendu possible la consommation de masse. Mais une nouvelle ère s’est ouverte, celle de la déréglementation, tout d’abord dans les années 80 dans les pays anglo-saxons, puis une décennie plus tard en Europe continentale.

Alors que la croissance économique continue de créer de la richesse, une pression à la baisse s’exerce sur les revenus les plus bas et ceux de la classe moyenne stagnent, voire même diminuent. Le déséquilibre de la répartition de la richesse entre le capital et le travail et entre les bas et les hauts salaires s’accroît. Pour la doxa néolibérale, ce déséquilibre n’est que temporaire; cette concentration de la richesse doit finalement profiter à tous par le biais des investissements et de la création d’emplois. La réalité n’a pas confirmé cette théorie. L’oligarchie financière, obnubilée par les gains à court terme, a couru de bulle en bulle spéculative. Sa répulsion à l’égard des interventions publiques ne l’empêche pas de solliciter l’aide de l’Etat en cas de besoin. Et de repartir aussitôt dans sa stratégie de casino.

Les Etats ont cru s’en tirer en jouant le jeu de la sous-enchère fiscale pour attirer les entreprises et les contribuables aisés. Au final ils accumulent les déficits – il faut bien amortir socialement les échecs du marché – et les dettes. Et ils appliquent des politiques d’austérité qui ne font qu’aggraver le mal.

Si le creusement des inégalités de revenu traduit l’échec d’un marché insuffisamment régulé, il met aussi en péril la cohésion sociale et mine les conditions d’un fonctionnement démocratique, ouvrant la voie aux aventures populistes. La réglementation du système bancaire et une discipline budgétaire sont certes indispensables pour surmonter la crise actuelle. Mais ce redressement passe aussi par une distribution plus équilibrée de la richesse produite.

Le temps est venu de réhabiliter la fiscalité pour donner aux collectivités publiques les moyens d’accomplir leurs tâches. Une fiscalité qui respecte le principe de la capacité contributive, mis à mal par deux décennies de dégradation de la progressivité de l’impôt et d’augmentation des taxes, cotisations et tarifs des services publics qui frappent indistinctement tous les niveaux de revenu.

Le temps est venu également pour les entreprises de comprendre que la masse salariale n’est pas seulement un coût à compresser continuellement. Elle est aussi l’oxygène indispensable au fonctionnement de l’économie, ce qu’un Henry Ford avait saisi au début du siècle passé.

Binswanger interroge également ce modèle de développement qui privilégie les exportations, la balance commerciale positive des uns engendrant le déficit commercial des autres: «Celui qui pousse ses clients à la faillite a un problème avec son modèle d’affaires».

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Discussion

  • Rien a redire. Binswanger a une rubrique hebdomadaire culte qui touche souvent là où la chatte a mal au pied, dans le « Magazin » du Tagesanzeiger qui parait tous les samedis.  Lire aussi le nouveau livre de Pierre Rosanvallon « la société des égaux » Ed. du Seuil, qui analyse en profondeur la « panne » de l’idée d’égalité qui touche le fondement de la démocratie. La démocratie en tant que régime politique est plus vivante que jamais, mais la démocratie est plus qu’un régime.

  • Tout à fait d’accord.

  • Non, le capitalisme ne s’autodétruit pas: il détruit l’humanité et pollue la planète, ce que fait également l’Etat, qui est au service du capitalisme dans TOUS les pays du Monde. Ce n’est donc pas en donnant plus de ressources (fiscales) aux « collectivités publiques » (les mal nommées) que l’on résoudra le problème de cette destruction généralisée. Les gouvernements et leur administration ne sont en fait que des oligarchies bureaucratiques qui ont évolué comme le décrit si bien Robert Michels (« Les partis politiques ») et qui ne visent plus prioritairement au bien commun, mais avant tout à leur propre pérennité. L’encouragement généralisé à l’endettement écologique par la promotion de l’endettement financier (voir la possibilité de déduire sans limite ses dettes du revenu imposable), et l’encouragement à la cupidité et à l’accaparement par les forfaits fiscaux, accompagné du dogme des investissements selon lequel on dépense avant d’avoir économisé et où on espère ne pas rembourser, est une source essentielle de cette destruction; la compétition élevée au rang de divinité, notamment par l' »exemple » du sport-spectacle apporte son aide à cette destruction.
    La solution? Elle ne peut être qu’éthique, par un vrai partage du pouvoir et des ressources non déformé par la Bureaucratie étatique victime de la loi d’airain de Michels: mais cela demande une prise de conscience personnelle que pourraient encourager les spiritualités diverses respectueuses les unes des autres (je n’ai pas dit les églises, qui souffrent des mêmes travers que les bureaucraties étatiques ou privées). Utopie? Que non pas: réalisme!  L’utopie est de croire que l’humanité pourra faire l’impasse sur le spirituel.

    • également je suis presque tout à fait d’accord avec l’analyse de Pemesanio: beau style, belle expérience « réaliste » de vie, beau projet!

  • C’est bien. Je suis aussi d’accord. Ce qui m’inquiète néanmoins c’est ce genre d’analyse « sérieuse » qui se fait au moins 20 ans après la conscience intime et pratique qu’en ont déjà eu les gens… J’en témoigne! Au moins, cela confirme une autre notion marxiste que vous éludez ici complètement, celle du rapport maître-serviteur/esclave.
    Comment allez-vous, avec cette belle analyse a posteriori et qui vient d’en haut, maîriser les dégâts commis auparavant, et qui se se sont développés, en bas, depuis, en même temps que les gens ont grandi? (la fameuse spirale genre Attali.) Vous flottez dans la sphère supérieure… mais le reste? Ah, peut-être sera-ce bon pour les forces productives et le progrès, cette catastrophe à venir?
    Je m’abstiendrai de porter un jugement sur les actes en cours et à venir. Car le déséquilibre a atteint des proportions insurmontables avec mon esprit, surtout si je commence à intégrer la psychologie, l’inconscient, les instincts – à l’oeuvre également dans cette catastrophe.
    Mais je le répète, l’analyse dans cet article est bonne a posteriori.

  • La situation devient cornélienne lorsque l’on constate que les inégalités de revenu et de fortune se creusent encore plus vite après impôts (revenu disponible). C’est le triste constat que devait faire le Conseil d’Etat vaudois en 2006 en réponse à mon postulat réclamant des indicateurs pour mesurer le rôle redistributif de l’impôt (voir http://www.publidoc.vd.ch/guestDownload/direct?path=/Company%20Home/VD/CHANC/SIEL/antilope/objet/CEGC/Rapport%20du%20CE/2006/05/248779_362_Texte%20adopt%C3%A9%20par%20CE_20060629_509652.pdf).
    Les réformes fiscales intervenues depuis 2006 ont vraisemblablement péjoré encore un peu plus la situation…

  •  
    La fiscalité … vaste sujet … Je suis intimidé à avancer ma propre contribution (c’est le cas de le dire !) sur ce thème, vu les lecteurs compétents qui y ont déjà couché ci-dessus leur plume.  
     
    Je ne dirai pas les avantages et inconvénients des fiscalités directe et indirecte, cela a déjà été l’objet de nombreux articles dans Domaine Public. Je ne parlerai pas non plus de la fin du capitalisme, c’est un peu de la poésie, malheureusement sans doute.
    Sur le fond, je suis entièrement d’accord avec la phrase de Jean-Daniel Delley « Le temps est venu de réhabiliter la fiscalité… »
    Même si, en tant que citoyen, je ne cherche pas à payer le plus d’impôts possible, je suis l’un de ceux qui a du plaisir à payer ses impôts, voyant les avantages évidents du service public dans de nombreux domaines de notre vie en société.
    J’en viens à ma contribution à ce débat, qui n’est pas nouvelle du reste : je suis pour qu’une part importante des ressources des collectivités publiques viennent d’impôts sur l’énergie, et on doit s’y mettre, certes assez progressivement, mais surtout rapidement.
    Nous oublions que l’énergie est non seulement le véritable cœur de tous les échanges du vivant, mais aussi du fonctionnement de nos sociétés.
    L’énergie actuelle est beaucoup trop bon marché, elle est la responsable première de beaucoup de problèmes environnementaux, de conflits économiques « nord-sud » et de la mauvaise globalisation des échanges en général. Le nombre d’exemples est infini, j’en cite un parmi d’autres : les crevettes pêchées au Danemark sont envoyées au Maroc par camion pour y être « dépiautées », et réexpédiées ensuite par camion aussi au Danemark pour y être vendues.
    Je suis pour qu’on arrive progressivement à un litre d’essence à 5.-, 100 litres de mazout à 250.- et le kWh à 1.-, pour parler des principaux prix moyens de l’énergie courante (Les chiffres sont certes un peu extrêmes, mais c’est la tendance qui compte).
    Vous me direz : ce ne sont pas les classes riches qui vont trinquer, et aucun politicien ne voudra défendre une telle cause. Peut-être, mais je n’en suis pas sûr, car c’est oublier que les riches ne vivent que grâce aux pauvres, pour simplifier à l’extrême. Et je pense que beaucoup d’hommes de gauche sont restés influencés par le fameux dogme de Lénine :
    « Le socialisme, c’est les Soviets plus l’électricité »
    De toute façon nous ne pouvons pas changer fondamentalement de politique fiscale, sans faire des dégâts à court terme. On nous a toujours enseigné que gouverner, c’est prévoir ; il est temps de s’y mettre car nos politiques fiscale et énergétique nous conduisent tout droit dans un immense fossé bourré de déchets brûlants de toutes sortes.

  • Les Etats occidentaux sont endettés parce qu’il maintiennent notre niveau de vie artificiellement, alors que les équilibres économiques réels voient les richesses drainées par les pays émergents.

    Si les multinationales gagnent de l’argent, c’est parce ce qu’elles sont les artères par lesquelles ces richesses sont captées par les économies performantes. 

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