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L’obligation de servir et la milice à l’épreuve de la politique de sécurité

Mal engagé, le débat doit pourtant s’approfondir et englober la réforme de l’armée

Photo de Kecko Photo de Kecko (licence CC)
icone auteur icone calendrier 14 juin 2010 icone PDF DP 

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Le chef du département de la défense a dû s’y reprendre à trois fois avant d’obtenir le feu vert du gouvernement pour soumettre à la consultation le projet de rapport sur la politique de sécurité (RAPOLSEC)  (DP 1367). Ueli Maurer est un mauvais élève qui peine à se soumettre à la discipline commune, car la ligne adoptée par le Conseil fédéral ne plaît pas à son parti.

Au final, le projet de rapport reste encore très lacunaire. A tel point que la commission de la politique de sécurité du Conseil des Etats a décidé d’intervenir dans le cadre de la procédure de consultation. Dans une lettre au Conseil fédéral datée du 2 juin dernier, elle justifie ce mode de faire inhabituel par «la portée dudit rapport pour la définition de la politique de sécurité au cours des prochaines années». Voilà pour les politesses.

En réalité les sénateurs sont insatisfaits d’un rapport lacunaire, superficiel et parfois contradictoire: terminologie imprécise, rédaction par copié/collé, absence de stratégie face aux dangers potentiels évoqués, manque d’harmonisation entre le RAPOLSEC et celui sur l’armée, absence complète de référence au contexte européen, adhésion non argumentée au système de milice sans présentation d’alternatives.

Sur ce dernier point, le débat est nécessaire. L’obligation constitutionnelle de servir relève aujourd’hui déjà de la théorie. Seuls 60% des conscrits sont aptes à servir à la fin de l’école de recrue, une proportion qui tombe à 50% à la fin des obligations militaires. Et le principe de la milice se conjugue toujours plus difficilement avec les exigences militaires et civiles. Le Centre pour les études de sécurité (CSS) de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich vient de publier une analyse comparative du service militaire obligatoire en Europe, utile pour le débat helvétique.

Vingt-cinq Etats européens sur 43 disposent actuellement d’une armée professionnelle. Au sein de l’Union européenne, 16 pays ont adopté ce modèle, la plupart depuis les années 1990. La Suède sera le premier Etat neutre de l’Union à s’y rallier en juillet prochain. L’Allemagne n’en est pas loin puisque seuls 35’000 de ses 255’000 soldats sont des conscrits. Des facteurs géostratégiques expliquent cette évolution. La fin de la guerre froide a affaibli le besoin d’armées à grands effectifs pour la défense du territoire. Par ailleurs l’éventail des tâches confiées à l’armée s’est élargi; les troupes d’appelés ne disposent pas des compétences et des disponibilités indispensables à la gestion des crises internationales – missions de rétablissement et de maintien de la paix. D’autre part les changements technologiques ont conduit à une spécialisation des troupes peu compatible avec le statut d’appelé.

Font exception à cette évolution les Etats géostratégiquement vulnérables, en particulier les voisins de la Russie et ceux qu’opposent un conflit latent, comme la Grèce et la Turquie. Et la Suisse, bien sûr, qui combine l’obligation de servir et la milice, à savoir une armée essentiellement formée d’appelés soumis à une formation récurrente sur plusieurs années.

Les partisans de l’armée de milice font valoir son coût avantageux. Un avantage douteux si l’on tient compte des coûts pour l’économie nationale induits par les absences au travail. Ils insistent également sur la fonction d’intégration sociale d’une armée réunissant toutes les couches de la société. Fonction que pourrait tout aussi bien remplir un service civil à la communauté.

Le Groupe pour une Suisse sans armée a annoncé le lancement d’une initiative populaire pour la suppression de l’obligation de servir. Pour la clarté du débat, le Parlement doit expliciter les missions de l’armée, de manière à définir ses besoins, aussi bien en effectifs qu’en compétences. Est-ce parce que ce débat risque fort de mettre en question aussi bien l’obligation de servir que le principe de milice que les autorités renâclent à cette tâche pourtant nécessaire?

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Discussion

  • 1
    Jean-Claude Küng says:

    Il faudra surtout bien étudier les possibles conflits d’intérêts sur l’utilisation de l’armée ou du service civil d’avec les entreprises privées, et ce dans tous les domaines. Chose à laquelle peu de gens ont réfléchi.
    Mais il est impératif qu’un rapport global, pesé, mesuré, sensé sorte du département concerné.  Car il  manque encore à l’appel !!!

  • 2
    Jean-Jacques Beljean says:

    Etant patriote, je pense qu’il est temps que la Suisse étudie un concept d’un véritable service national, auquel seraient astreints tous les jeunes habitants de Suisse, comportant les aspects de l’armée, de la sécurité, du service civil, des forces de maintien de la paix et du service aux plus démunis en Suisse et à l’étranger. Cette vision des choses essaie de conjoindre la sécurité et la présence de la Suisse à l’intérieur comme à l’extérieur, la cohésion intérieure comme le service au monde.

    J’avoue franchement que sans un concept un peu solide et élargi, je voterai favorablement à la suppression de l’armée lors d’une prochaine votation à ce sujet car cette institution, sous sa forme actuelle comme sous la forme proposée par M. Maurer, ne sert plus à rien pour notre patrie.

  • 3
    curieux says:

    Ce service civil n’est finalement qu’une forme moderne de rétablissement de la corvée.

    Je regrette l’époque où le cdt de corps Zumstein, chef de l’EMG, dans l’exercice de ses fonctions, pouvait dire publiquement et sans s’attirer de blâme, en pleine campagne de votation pour ou contre le service civil:

    « Au fond, ces objecteurs devraient tout simplement être privés de droit de vote. ».

    Beaucoup de gens, dont moi, trouvaient alors ce raisonnement impeccable. La citoyenneté implique des devoirs et d’abord celui de défendre son pays, si nécessaire, les armes à la main. Les deux choses sont liées. Devraient toujours rester liées.

    La condamnantion à une peine ferme pour objection de « conscience » est la seule preuve par l’acte permettant de connaître la sincérité des motivations, et il est anormal que des jeunes qui n’aiment pas assez leur pays pour faire leur école de recrues aillent faire de la concurrence déloyale, aux frais des contribuables, aux entreprises offrant les services pour lesquels on engage des civilistes.

    Dans toute cette affaire, typiquement, on a du renier des principes suisses essentiels pour se mettre en conformité avec une de ces conventions européennes à la noix. Comme si le fait de mettre en prison des objecteurs, qui ne seront ni torturés ni molestés ni astreints à des travaux forcés ou dégradants, pouvait contrevenir à un quelconque « droit de l’homme », pardon « droit humain »: il est hérétique de parler de droits de « l’homme » expression non « épicène ».

    Bientôt on va enlever le droit au citoyen soldat de garder son arme à la maison. Combien de temps cela durera-t-il avant que les gens comprennent que ce genre de choses n’ont pour seul but, en réalité, que de supprimer petit à petit les dernières libertés historiques qui nous restent et de livrer le citoyen sans armes à l’arbitraire du pouvoir? Un pouvoir qui ne sera plus élu par nous d’ailleurs, mais européen, puis mondial, aux services des lobbies. 

    On commence par ne plus avoir le courage de réprimer l’objection de conscience, ensuite on désarme les citoyens, ensuite on leur enlèvera leur droit de vote. A tous les citoyens. Vous verrez… ça se passera comme ça.
    On en prend le chemin avec ces discussions sur le « contrôle préventif » des initiatives populaires.

    Sous couvert des droits humains, pas à pas, on nous conduit à la dictature et au despotisme.

    Je sais: mes propos sont choquants pour la nouvelle idéologie bien pensante. Mais l’exaspération devient-elle devant le bradage de la Suisse, dans tous les domaines, qu’on ne peut plus éviter de protester contre toutes ces dérives. C’est choquant ce que je dis là mais je mets en garde les bonnes âmes: dans les conversations de bistrot, dans les forums internet, partout, on le sent bien: la colère monte. La colère légitime.

    Merci à ceux qui seraient choqués de mes propos de bien vouloir considérer que, pour très peu de temps, nous sommes encore dans un pays de liberté et qu’on doit encore tolérer l’expression d’une pensée, même dissidente.

    (Je relève d’ailleurs le fair play de domaine public qui ne censure pas, ou très rarement, mes posts.)

  • Je trouve toujours fascinant à quel point l’objection de conscience choque plus certains que la trop fameuse « voie bleue » qui a toujours permis à plus de monde de s’enfuir par la porte de derrière…
    Au fond, c’est un peu comme Vaclav Havel qui dérangeait plus le régime communiste en déposant chaque année des fleurs là où des étudiants avaient été tués que les milliers de tchèques qui se livraient au marché noir ou à la corruption.
    L’acharnement répressif contre l’objection de conscience (heureusement abandonnée aujourd’hui) était du même tonneau : un témoignage de l’état d’esprit de certains extrémistes qui se cachent sous un masque conservateur pour rassurer.
     
     

  • 5
    curieux says:

    Le marché noir et la corruption dérangent forcément moins le pouvoir que la contestation fondamentale d’un régime. C’est normal. Pour la « voie bleue » vous avez sans doute raison de dire qu’il y avait beaucoup de combines, passe droits et échappatoires. C’est inévitable quel que soit le système adopté mais n’implique qu’on doive supprimer un principe parce que certains le contounent. A ce taux là vous pourriez aussi supprimer l’obligation de payer ses impôts sous prétexte que trop de gens l’éludent.

    L’abandon de l’obligation générale de servir ferait évidemment cesser le scandale du service civil. En soi une armée professionnelle est un choix dont il n’est pas illégitime de débattre. Simplement ce qui me gêne c’est qu’une armée professionnelle ne pourra pas assurer la dissuasion dans l’optique d’une sécurité territoriale indépendante et tous azimuts de la Suisse. Il est donc évident que ce concept implique l’entrée dans l’OTAN, ce que M. Delley se garde bien de dire. Or de celà, qui en veut?  

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