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Suisse en miniatures : Fromage à vendre

icone auteur icone calendrier 26 août 2005 icone PDF DP 

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Les affiches disent non à l’extension de la libre
circulation. La route de l’Emmental inspire le front du refus. Sans
résistance. Il n’y a pas de publicité pour le oui. En revanche toutes
les fermes vendent du fromage (Käse zu verkaufen) et des draps tendus
dans le jardins familiaux souhaitent joyeux anniversaire à Peter,
Ruedi, Monika et Vreni et tant d’autres entre 0 et 99 ans. Un caprice
du terroir qui se perpétue au-delà du col du Glaublenberg, jusqu’à
Sarnen, dans le demi canton d’Obwald.
La montée commence au cœur de
l’Entlebuch, unique réserve suisse de biosphère consacrée par l’Unesco
en 2001. Le tourisme écologique, sur la paille et sans pesticides,
attire mobilhomes et voitures de tous les pays voisins. Le trafic est
intense à la barbe du prix de l’essence (moins chère en Suisse malgré
sa réputation) et de l’air frais. La route alterne faux plats et pentes
à dix pour cent. Eloignée de l’axe Berne – Lucerne, elle profite des
eaux vivaces de l’Entlen. Les vaches ruminent en paix et les pêcheurs
somnolent sur les rochers.
Mille mètres plus bas, le lac de Sarnen
coule un après-midi tranquille, avant le déluge. Pas de vent dans
l’atmosphère blanche. C’est l’heure du repas. La ville ferme les yeux.
Nicolas de Flüe veille. On se rend toujours à son ermitage à
Flu‘li-Ranft dans le Melchtal. Seule la gare frémit au passage du train
pour Interlaken, sous le regard distraits des retraités en vacances.
Caravanes et cyclotouristes passent en trombe vers le Brunnig ou le
Pilatus. La seule ligne à cremaillère des CFF grimpe vers le sommet via
124 ponts et des rampes vertigineuses. Lungern et son bassin
multicolore, à quelques encablures du col, dévoilent en un coup d’œil
le bonheur alpin. Tant pis si les bouchons étouffent le glamour
montagnard.
La descente à pic sur Meiringen efface tout. L’Aar
quitte les gorges de Innertkirchen et roule heureux vers le lac de
Brienz. Sherlock Holmes est mort ici une première fois, piégé par son
pire ennemi, le professeur Moriarty. Les fans du détective visitent les
chutes de Reichenbach comme on part en pèlerinage. Une statue plantée
au centre ville et un petit musée logé dans les caves de l’église
anglaise achèvent la représentation. Les Anglais adorent Meiringen qui
revendique la découverte de la meringue, so lovely. Depuis trois siècle
et demi, ils viennent en villégiature aux pieds de la Jungfrau et des
Scheidegg. Deux cents soldats de sa Majesté y ont même été internés à
la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Au restaurant, le garçon se
confond avec les acteurs de séries B américaines. Le pittoresque des
lieux flirte parfois avec le laisser-aller. Mais les statistiques
réjouissantes du premier trimestre 2005 -davantage de Chinois,
d’Indiens et des Russes qui compensent la fuite des Japonais, des
Américains et des Israéliens – calment l’angoisse des hôteliers et
repoussent les rénovations urgentes.
Les touristes traversent
Andermatt d’est en ouest. Le chef-lieu d’Urserern retrouve son axe
historique délaissé au profit du Gothard. Trois kilomètres plus loin,
la tour d’Hospenthal, ancienne succursale du monastère de Disentis,
compte par milliers les véhicules, en haut en bas, à la queue leu leu,
qui martyrisent la route en direction du Tessin. Les groupes nippons se
morfondent sagement dans le hall de la gare. Les plus entreprenants
posent dans les bras des chauffeurs des cars postaux. Quand le
panoramique arrive, ils se précipitent en bon ordre, heureux de
poursuivre le voyage, Zermatt ou Saint-Moritz au milieu des glaciers
éternels, un peu en retrait depuis le début du siècle.
Les
bénédictins de Disentis obervent en silence le va-et-vient du soir.
Depuis le Lukmanier, depuis l’Oberalp qui renvoient l’écho de la cloche
qui bat le rappel. La messe réunit les fidèles dans l’église de
Saint-Martin, à moitié vide à moitié pleine. La Street Parade de Zurich
excite davantage la spiritualité sexuée des générations post-atomiques.
L’éternité tombe sur le village avec la nuit. Les rues désertes, le
ciel barbapapa figent la vallée dans la mousse glacée du Rhin. On mange
capuns – paupiettes de viande en feuilles de blette – et pizzokels –
une sorte de spŠtzli – dans l’intimité humide des foyers. Agglutinés
les uns aux autres, comme les tombes des cimetières. Qui assiègent les
églises et avancent en rang, mort après mort, épouvantables et kitsch,
défiant le temps et la mémoire.
Sous des kilomètres de gneiss, le
tunnel de base du Gothard s’essoufle. La roche résiste à la dynamite et
aux fraiseuses. Elle se referme ou elle s’effrite. A la surface,
Alptransit annonce le bonheur à venir: Milan-Zurich en deux heures et
quarante minutes (au lieu des quatre heures d’aujourd’hui). Et à Berne
on discute d’un ascensceur futuriste capable d’aspirer pendulaires et
vacanciers jusqu’à Sedrun, voisine de Disentis.
Le lac de
Sainte-Marie cogne le barrage. Il y a peu d’eau. Le Lukmanier verdit
après la neige nocturne. Le vent du Nord polit le paysage. Les citadins
affamés envahissent déjà les pâturages, surpris en culottes et
débardeurs par l’automne précoce. De deux mille à trois cents mètres,
du froid au chaud, de la formagella d’alpage aux PME de la plaine
naissante. Biasca tourne en rond entre les vallées de Blenio et de la
Leventina. Le bourg, entouré de carrières – il fournit marbre et granit
à tout le pays – couve une jalousie secrète à l’égard de Bodio,
orpheline de ses fonderies mais désormais portail méridional des NLFA.
A
Giornico, qui regorge d’églises et chapelles bâties par la foi
infatigable du Moyen-Age, on se souvient encore de la battaglia dei
sassi grossi. Le 28 décembre 1478, moins de mille Confédérés
repousèrent à coup de pierres l’armée milanaise, dix fois plus
nombreuse. Et obligèrent le duc Galéas Sforza à renoncer à la
Leventina. Maintenant l’autoroute franchit à toute allure le profil
impétueux de la vallée. Plus rien ne lui barre le chemin, jusqu’à
Airolo. Une enfilade de maisons collées à la pente qui dégringole vers
la rivière, le Tessin, coincée entre le chemin de fer et les boucles de
la N2. Là aussi, un choix de pâtes dures comble les routards. Notamment
le piora à base de lait cru. Une pluie écossaise arrose le val Bedretto
qui s’écarte du Gothard. Le Nufenen se cache à 2478 mètres d’altitude.
Il neige. C’est le 15 août. La vierge Marie plane au-dessus des nuages.
La vallée de Conches brille dans les flaques d’eau. md

Ce texte a été rédigé lors d’un tour à vélo entre Berne et Brigue.
Les
informations sur le tunnel de base du Gothard sont tirée d’un dossier
publié dans le numéro du 8 juillet 2005 de l’hebdomadaire Area
(www.area7.ch).

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