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Livres : Cette folle envie d’écrire

icone auteur icone calendrier 11 mars 2005 icone PDF DP 

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Laurent Schlittler et Philippe Testa défient les
lettres romandes. Ils écrivent, malgré des éditeurs aux abois, un
marché lilliputien, une concurrence affamée. Un séjour au Québec, terre
d’exil et d’imaginaire, pousse Laurent Schlittler vers la publication.
Des canevas pleins les tiroirs, il se dit que le moment est venu de
tenter le grand saut. Dès son retour en Suisse, il fonde les éditions
Navarino, du nom d’un bistrot montréalais à même la glace, une
entreprise d’artisan, d’amoureux, de fêlé. Une subvention de Pro
Helvetia et une aide de la Ville de Lausanne déclenchent les
hostilités. Deux livres sortent de presse. Far West / Extrême-Orient de
Philippe Testa et On est pas des guignols de Laurent Schlittler.

Au rythme de la fiction
On
n’est pas des guignols, c’est une histoire d’ordinateurs grippés. C’est
une histoire d’employés détachés en Suisse romande par la maison-mère
suisse alémanique, l’agence publicitaire Ammann. C’est une histoire de
soupçons et de malentendus noyés dans la bière et le champagne. Pierre,
le narrateur, travaille, souffre, déconne dans une boîte de
communication. Il adapte, traduit, homologue les messages déroutés
par-dessus la barrière des langues depuis Zurich. Cependant, un beau
mauvais jour, le réseau informatique tombe en panne. Il faut appeler au
secours le siège central. Peter (Kraus) débarque. Il mâche son accent à
la limite du supportable, mais il est gentil et compréhensif. Il
rétablit les connexions. Une série de contretemps prolongent son
séjour. Paul, le chef local, et Antoine, le troisième homme engagé en
dernier, se livrent une guerre sourde. Qui saborde le travail de
l’autre ? qui touche à l’interrupteur pendant le transfert des données
? qui efface les corrections des copies adressées au quartier général ?
La tension vire à la somatisation. Les protagonistes tombent malades.
Il faut sauver sa peau et son poste au milieu de work-shops qui frisent
le lavage de cerveau au nom de la culture d’entreprise. A la fin, Paul
s’envole, prend le large, sans regrets. Des voix lui chuchotent «t’as
tellement raison».
Le style épouse un minimalisme heureux.
L’écriture parle le cynisme blême d’un récit ordinaire. Laurent
Schlittler tape nerveusement son histoire, comme autant de déglutitions
hip hop. Le temps se déforme. On culbute d’un chapitre à l’autre, perdu
dans un labyrinthe famélique. L’action laisse peu de place au décor,
toujours fonctionnel, saccagé au nom du petit théâtre de guignols qui
cogne sans trop d’égard. C’est un film avec Jean-Pierre Bacri contre un
soliloque rasant de Claude Lelouche. On cause, on s’effondre et on
meurt de honte en peu de mots. Les dialogues occupent la page, en gros
plan. Alertes et astiqués. A la dernière page, on rougit de bonheur,
comme la couverture du livre un rien rugueuse.

La photo en toutes lettres
ça
commence à Los Angeles, Californie, Etats-Unis, et ça finit à Hanoï,
Vietnam. Far West / Extrême-Orient empile les instantanés. Philippe
Testa voyage. Et quand il voyage, il frappe ce qu’il voit, mot par mot.
Au lieu d’appuyer sur l’appareil photographique, il malaxe en quelques
phrases l’ombre fugitive des rencontres. Il se fiche du reportage, des
témoignages à la première personne, de l’actualité. Il se promène, il
observe et il note. Il voit et il presse sa plume sur le carnet de
vacances. A son rythme, à la cadence légère de l’homme qui peut perdre
son temps.
A cheval d’un Greyhound- ces bus gris, brillants,
désormais destinés au sans abris du miracle américain – on dérive dans
un Macdonald’s rouge de ketchup et on avale le passé recomposé du monde
globalisé. Philippe Testa quadrille la multitude nippone et crache son
poisson cru.
Page après page, l’album de photos prend de la
bouteille. Ce qui semble banal au début rejoint l’indicible au bout.
Pourtant le procédé frôle l’indécence. Comme un panneau routier, chaque
pavé de texte localise le souvenir. Identifie les personnages. Bride
l’action en un récit réduit à son nerf. Le verbe est nu et se suffit à
lui-même. L’enquête policière donne l’exemple. Il faut résumer en
quelques mots les événements à peine entrevus, volés aux témoins sur
place. Philippe Testa fréquente les lieux du crime, où l’on assassine
les humains. Ces endroits terribles qui martyrisent la beauté
improbable du prochain et de l’univers.
La résignation semble
imprégner la grammaire de Philippe Testa. Il pleure parfois, même si
les larmes coulent sèches, quand elles archivent la misère, vendue en
forfait aux touristes. Il raconte : «Kentucky Fried Chicken, 2e Avenue.
Trois heures de l’après-midi, les clients sont rares. Une serveuse
nettoie patiemment la friteuse. Elle a une peau couleur milk-shake
vanille, pâle, laiteuse, translucide. Celle qui fait le service est
d’origine chinoise. Elle a un visage de madone. Son badge proclame à la
face du monde qu’elle s’appelle Judy, qu’elle est belle et qu’elle ne
finira pas sa vie à servir des blancs de poulet. » Et c’est là que la
description glisse vers la morale. Elle ramène la littérature près de
l’homme, même le plus anonyme. md

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