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Salon de l’auto : Les quatre roues de l’utopie

L’homme caresse le volant. Il palpe le siège en cuir
de la Chrysler, trop belle pour lui. Sa femme se morfond à hauteur de
rétroviseur. Son mari s’attarde. Scrute le tableau de bord. Seul, alors
que les visiteurs se multiplient, comme un nuage de sauterelles
affamées. Ils fondent sur Palexpo depuis dix heures du matin. En car,
en voiture, en train. La Suisse alémanique s’évide, elle coule vers
Genève. Paysans, cols blancs et bleus, ils ont pris congés. Ils
jaillissent du parking. Une vague qui s’emporte jusqu’à la première
berline. Les copains voyagent en groupe, la moustache huilée et le
blouson sponsorisé. Ils se moquent du bouchon entre Flamatt et
Düdingen. Les plus malins ont pris la route à l’aube. On fume à plein
poumons et on avale la première bière. Quelques Italiens, transfuges du
Nord-Est PEMisé, lèvent la voix, s’appellent, détournent la file. Du
folklore, pour le bonheur des retraités en vadrouille. La grâce descend
sur les hommes qui font la queue, sans distinction de sexe,
nationalité, race ou religion. Une carrosserie et un moteur se moquent
des frontières, ils globalisent le désir de vitesse, de puissance,
d’étourdissement.

La carrosserie à portée de main
En mal de
fantasmes, les hommes se soulagent avec la virilité, un rien refoulée,
d’une Ferrari toutes portes écartées. Les hôtesses s’improvisent
unisexes. Elles larguent capots et bikinis pour distribuer dépliants et
fiches techniques dans une ambiance très professionnelle. Même si
Citroën et Alfa Romeo importent toujours des mannequins, amidonnées en
robe minimaliste. Des adolescents tapis d’hormones s’approchent,
rigolent et prennent la photo pour les camarades restés en classe. On
amène aussi papis et mamies, un peu fatigués, voir une Rolls-Royce
flanquée d’un garde au muscle vif.
Les temporaires astiquent les
voitures à coup de brosses et chiffons. Ils soufflent la poussière,
frottent les empreintes de milliers de pervers. Il faut effacer doigts
et sueur. Eponger le plaisir enfantin de toucher, démonter, ouvrir et
fermer portes et vitres, à répétition. Une famille nombreuse s’entasse
à l’arrière d’une Toyota. Père et fils palpent l’aileron d’une Audi.
Madame flirte avec le tableau de bord. Un couple malaxe le coffre d’une
Volskwagen. La promiscuité des monospaces bondées fait mal aux yeux.
Plus loin, les connaisseurs pelotent un moteur arraché à son bahut. Un
ou deux fanatiques se couchent sous l’habitacle. On saisit l’enflure du
phare comme le jarret d’une vache.

La beauté muette
Les
voitures à l’arrêt trahissent le désir de rouler, de mater le trafic.
Elles perdent de leur superbe. Les autos agonisent livrées à la ronde
des carrousels. Le manège dénonce leur vanité encombrante, mutilée. Au
lieu des pistons et des chevaux meurtris, on devine le vroum vroum qui
s’échappe des conducteurs mis au pas. Attroupés, ils tombent en transe,
les yeux baillant, vitrés, la bouche ouverte. Que dire face à une
Nissan en première mondiale ? Comment raconter le profil d’une Bugatti
? Peter, Hansruedi, Jacques, Alberto, James se taisent. Ils
photographient, ils filment les rondeurs aérodynamiques, la masse
roulante, l’explosion balistique des modèles exposés. Le silence sature
la mémoire numérique. Ensuite, on pique-nique accoudés à une pile de
pneus profilés.
La musique, au bit exalté, pulvérise l’haleine
alcoolisée, enfumée, des routiers anonymes, titubants d’un stand à
l’autre. On boit Chasselat et Pinot, sinon wodka pour les plus chics, à
l’abri des gendarmes. En coulisse, quelques happy-fews consomment
apéros et petits cadeaux, loin du corps à corps vulgaire. Les Securitas
veillent en bleu de travail. Ils balisent la curiosité des passants.
Comme au zoo, comme au peep-show, l’informaticien de Winterthour,
l’électricien d’Oerlikon ou le comptable de Rapperswil guettent les
nantis dans leur sérail. La Mercedes hors de prix, l’Opel en leasing
s’exhibent et se dérobent aussitôt. «Demain je l’achète», ment un
plâtrier du Locle. On se contente du catalogue et des lots de
consolation avant d’enfourcher la Skoda à bout de course, rangée dans
le parking souterrain pour vingt francs la journée.

Vers le concept
Les
constructeurs fuient le trivial. Une voiture devient un concept. Quatre
roues, un moteur, un volant se métamorphosent en utopie. «Sur la route
du futur», une Volvo se recycle à 85%. Bielles, manettes, essuie-glaces
peuvent aspirer à une nouvelle vie. Les chauffeurs errent au milieu du
miracle écologique. Ils interrogent les bornes informatiques qui
débitent en temps réel les chiffres de la durabilité. Le véhicule à
pollution zéro nourrit rêves et cauchemars, comme toute promesse de
pureté. L’hydrogène fait coucou chez Ford. Quelques adeptes écoutent
les explications de filles fluorescentes. Même au chevet d’une Land
Rover «aussi civilisée que sportive», la mauvaise conscience rattrape
le pilote ordinaire. En route oui, mais sans oublier l’engagement
«citoyen». Honda baptise ainsi le «new civic concept». L’émotion se
dessine sur les visages des apprentis argoviens, des employés de
commerce bernois, de la chorale masculine de Glaris. Conduire c’est
façonner une idée, tracer un chemin. On gomme le pêché originel qui
ronge la voiture. Une ère nouvelle voit le jour entre Smart en odeur de
faillite et Renault qui lutte pour le leadership international. Si Nike
ravit l’homme à la pesanteur du monde, Mazda l’affranchit de la
culpabilité. La mobilité infinie, douce et sans dommages collatéraux,
va faire merveilles. Naguère à quatre pattes, l’humanité s’envole à
quatre roues vers des horizons nouveaux.
L’homme enfermé dans la
Chrysler pressent l’époque naissante. Il savoure l’instant magique de
la révélation. La voiture est sa maison, il l’habite. Vecteur
fantastique lancé dans l’espace et le temps. Comme la Bertone Villa, un
logis roulant au nom du bien-être et de la communication planétaire. md

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