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Tessin : Au sud du pouvoir

icone auteur icone calendrier 11 février 2005 icone PDF DP 

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Région linguistique et canton, le paradoxe tessinois s’amorce à l’ombre de ces deux réalités qui se superposent. D’une part, le Tessin, avec trois autres vallées grisonnes défilées au sud des Alpes (Mesolcina, Bregaglia et Poschiavo), incarne la culture de langue italienne au sein de la Confédération, même si près de dix résidents sur cent parlent allemand. De l’autre, il n’est que l’un des vingt-six Etats du pays.
Or l’écart entre l’exception culturelle et l’anonymat fédéral génère parfois la frustration. Le sentiment de vivre à la périphérie de la Suisse, loin des centres géographiques et productifs (Berne, Zurich, Bâle, Genève), réduits à une tête de pont bancaire, à un paradis fiscal pour fortunés sans états d’âme, à une réserve touristique offerte aux plus offrants, habite de façon plus ou moins farouche les Tessinois. Alors ils regrettent la fermeture des instituts universitaires de littérature italienne, à Neuchâtel par exemple. Ou ils protestent contre le gouvernement qui renonce à la révision promise de la loi sur les langues, garde-fou indispensable à la survie des idiomes minoritaires. La tentation d’affirmer leur diversité, au risque du repli contestataire, un rien folklorique – tempêté pendant vingt ans par la Lega dei ticinesi désormais à bout de souffle – fraye toujours avec le besoin d’intégration qui tourne parfois au mimétisme, via la maîtrise hors pair des autres langues.
La Constitution garantit aux italophones l’égalité de traitement avec Alémaniques et Romands. A ce titre, les Tessinois sont choyés. Ils écoutent une radio indigène depuis 1932 (trois programmes aujourd’hui) et regardent une télévision du cru depuis 1961 (TSI 1 et 2). Ils lisent trois quotidiens cantonaux (Corriere del Ticino, La Regione et Il Giornale del popolo), un titre en allemand paraissant trois fois par semaine (Tessiner Zeitung) et un journal du dimanche (Il Caffé), sans compter les éditions en italien des hebdomadaires de Coop et Migros, pour une population d’un peu plus de trois cent mille habitants.
De son côté, l’ouverture de l’Université de Suisse italienne (UNISI) en 1996 cimente une tradition d’architectes qui ont bâti dans le monde entier, une séduction toute contemporaine pour les médias et les nouvelles technologies de la communication, ainsi que des activités financières florissantes sur les rives du lac de Lugano, troisième place financière du pays, même si les états majors transmettent les ordres depuis Zurich et Genève.

En revanche, à la barbe des principes, on parle et on apprend de moins en moins l’italien en dehors des frontières cantonales. L’immigration transalpine vieillit et les «secondos» préfèrent la langue d’adoption. L’italien perd pied également à Berne. Conseil fédéral, Parlement et administration entretiennent l’image d’un pays trilingue, quand le pouvoir s’exprime en suisse alémanique, avec la résignation pragmatique des députés tessinois désormais gagnés à l’allemand et au dialecte. Le départ d’Achille Casanova, voix polyglotte du Conseil fédéral, aggrave la situation. Seul Dick Marty, conseiller aux Etats libéral radical, sauve l’honneur à la tête de Suisse Tourisme.
Bref, l’italien déserte la nation. Il reflue dans son bassin d’origine. La résistance se contente de coups d’éclats symboliques: un conseiller d’Etat qui réclame la traduction italienne du catalogue d’Expo.02, supprimée pour des raisons budgétaires Ð ou désespérés Ð une initiative populaire vient d’être lancée par Rencontres suisses, une association vouée à la cohésion nationale, en faveur de l’enseignement de l’italien.

Un canton tourmenté
D’instinct, les Tessinois se détournent du pays qui les boude et se rapprochent davantage de l’Italie. On importe culture, divertissements, sport, travail et argent en doses croissantes. Sans perdre le nord, toutefois. Etudiants et cerveaux enjambent toujours les Alpes. Où ils prennent d’assaut les facultés de droit et d’économie et où ils pistent des salaires compétitifs, avant de rentrer au bercail, car le travail ne manque pas pour les avocats d’affaires. En même temps, les entreprises du «dedans», selon un raccourci évocateur, délocalisent volontiers leur production au Tessin pour profiter d’une main-d’œuvre bon marché et de conditions d’emploi moins contraignantes. L’année dernière, Swatch n’a pas hésité à transférer son centre logistique à Taverne, près de Lugano. La tension frôle ainsi la schizophrénie avec les pieds dans la Botte et le porte-monnaie sur le Plateau.
Ce chassé-croisé ragaillardit l’image d’une terre propice aux échanges, carrefour d’hommes et de marchandises. L’épopée des tracés ferroviaires et routiers a marqué le paysage tessinois et continue de nos jours avec le percement du tunnel de base du Gothard. Le Festival du film de Locarno exploite à son tour cette veine nomade. Il offre un écran et une place aux images cosmopolites pour des spectateurs ambulants.

Créativité sociale
Ballotté au milieu de deux pôles, schématiquement Zurich et Milan, le Tessin se transforme en laboratoire urbain. Nuova Lugano vient de voir le jour. Les populations des communes limitrophes ont accepté en 2003 la fusion avec la grande ville pour se métamorphoser en une métropole de cinquante mille personnes.
Accroché à son paysage et acculé à l’Italie, vecteurs premiers de sa richesse, le canton s’invente une solidarité nouvelle. Il met en place une politique familiale cohérente et un système d’aide efficace pour les plus démunis. Il résiste à la ségrégation scolaire via l’hétérogénéité des classes Ð où les élèves peuvent choisir des niveaux d’apprentissage différenciés pour certaines branches. Il refond son système sanitaire. Finalement, il affirme l’existence d’un exemple tessinois. D’une voie méridionale aux questions qui traversent la société suisse depuis la fin des Trente Glorieuses et l’émergence d’une précarité sociale nouvelle. md

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