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Jura bernois (5 et fin) : «Le centre de la périphérie»

icone auteur icone calendrier 7 janvier 2005 icone PDF DP 

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Bienne voulait devenir un canton. Après la défaite
de Napoléon, le Congrès de Vienne en 1815, redessine l’Europe. Chacun
cherche à gagner terres et influence. La ville joue son va-tout, mais
elle échoue. Il fallait bien une contrepartie pour Berne qui venait de
perdre d’un seul coup Vaud et l’Argovie. Bienne passe en mains
bernoises. Elle quitte ainsi à contrecœur le giron de l’Evêché de Bâle
où elle jouissait d’une certaine autonomie et découvre les rancœurs et
les jalousies des populations voisines échaudées par les servitudes
exercées jusque-là par la ville.

A la jonction des vallons et des lacs
Hans
Stöckli, le maire socialiste, gribouille sur une feuille blanche la
géographie inconfortable de la capitale de l’horlogerie suisse. Au nord
se dresse le Jura et au sud s’étale le Seeland. Bienne, au milieu, fait
le joint, située toutefois à la banlieue des deux régions.
Le
chef-lieu revendique son statut de centre urbain et industriel de
cinquante mille habitants, aussi peuplé que les trois districts
jurassiens. Il draine hommes et ressources malgré le rejet affiché ici
et là par les habitants des montagnes et des lacs. Un graffiti sous un
pont de chemin de fer à Saint-Imier redoute un Jura bernois
«Biel-lingue».
Qu’importe, les entreprises exploitent ce portail
routier et ferroviaire vers le Plateau et le Léman. Tandis qu’une
carrière professionnelle s’épanouit davantage le long de ses canaux que
dans les vallons et les champs qui l’entourent. Hans Stöckli comprend
les réticences, mais fustige la fermeture. C’est pourquoi, depuis son
premier mandat en 1990, il a transformé le détachement de la ville à
l’égard de la question jurassienne en neutralité active pour développer
contacts et réseaux. Il exporte depuis la même politique en direction
du Seeland.

Le salut des francophones
Bienne parle français
depuis le xixe siècle. En 1990, elle compte déjà un francophone pour
quatre Alémaniques. Les dernières statistiques affichent le double,
quatre pour six. Le français investit également la périphérie. A Nidau,
commune presque exclusivement alémanique il y a vingt ans, un résidant
sur cinq est désormais francophone. Le bilinguisme, revendiqué et
labelisé, tient lieu de dogme culturel, sinon politique.
Le Rapport
Widmer paru en 1991, qui envisageait une réunification, émeut encore
Hans Stöckli. Le déménagement du Jura sud aurait compromis la
coexistence entre Francophones et Alémaniques de la ville. Le statut
particulier accordé aux trois districts restés bernois, accompagné de
dispositions spécifiques pour la ville de Bienne, dissipe aujourd’hui
toutes les craintes car il verrouille le bilinguisme. Même si de temps
en temps la paix des langues vacille. Notamment quand la rigueur
budgétaire affecte exclusivement la rédaction francophone de la chaîne
de radio locale bilingue Canal 3.

Le déclin des montagnes
Le
séparatisme, toujours discret à Bienne, n’est pas une sinécure pour les
francophones. Ni la promesse d’un avenir meilleur. Bien au contraire.
Le déclin menace. Les institutions inventées par et pour le Jura
bernois se meurent. La Fondation Bellelay, vouée à la gloire du
terroir, sombre dans la faillite. La dissolution du Service social du
Jura bernois oblige les communes à se rassembler pour se répartir les
tâches qui étaient centralisées auparavant. Les grands projets
s’arrêtent au seuil des trois districts. La Transjurane traîne des
pieds. Le maire de Bienne regrette le réflexe minoritaire au nom de la
diversité jurassienne. Il n’y a rien de pire que de se retrancher
derrière le Taubenloch (les Gorges de la Suze) ou de manifester sa
frustration sur la Place fédérale, au risque de s’aliéner des députés
agacés.

Des communes à la place des cantons
A La Neuveville,
Pierre-Alain Berberat, conseiller municipal du parti socialiste du Jura
bernois – rival historique du parti socialiste autonome de Maxime Zuber
-, avoue son désenchantement à l’égard de la question jurassienne. La
réalité quotidienne le rapproche plutôt de Neuchâtel ou de Bienne. Le
bourg vit paisiblement coincé entre lac et Chasseral. Un peu de neige
exile Saint-Imier au bout du monde. Moutier campe aux portes de
Delémont. Alors que le Plateau s’ouvre tout grand à quelques
kilomètres. La réunification le laisse songeur : même élargi, le canton
du Jura souffrira de sa petite taille, d’axes routiers défaillants et
de sa position marginale ainsi que de l’absence d’une locomotive
urbaine. Il imagine plutôt des regroupements et des réseaux d’intérêts
entre collectivités proches. A long terme – qui sait ? – l’emprise des
cantons pourrait s’affaiblir à l’avantage des communes.
Proximité
et coopération répondent davantage aux problèmes actuels du Jura que la
réunification à tout prix. Voilà pourquoi Hans Stöckli épouse
volontiers le paradoxe «d’un centre à la périphérie». Bienne rayonne au
cœur d’un territoire au périmètre souple. Il contourne le lac, s’avance
jusqu’à Lyss et remonte la Suze jusqu’à Sonceboz. Si la réforme
administrative en cours semble négliger le phénomène, la révision de
l’organisation judiciaire du canton de Berne et le projet de nouvelle
politique des agglomérations associent Bienne, le Seeland et le Jura
bernois, à l’image de la Conférence régionale des transports (CRT).
Avec
le renouveau de la ville, exaltée par Expo.02 et les succès planétaires
de Swatch Group, ainsi que des finances assainies, la baisse du chômage
et la création de trois mille places de travail, le maire de Bienne
aspire à une communauté de liens et d’échanges. Elle s’amorce déjà,
malgré les frontières, la méfiance réciproque et les veto politiques.
Un rêve contemporain, à la mesure de la tentative échouée en 1815. md

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